The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HUIZINGA ET GADAMER : HOMO LUDENS

Huizinga tient dans le « jeu » sa métaphore fondamentale autour de laquelle articuler l’ensemble de ses considérations – sur la culture, les arts, la religion – et l’on ne sait s’il est sérieux ou s’il… joue. Il définit le jeu comme « une activité volontaire accomplie dans des limites fixées de temps et de lieu, suivant une règle, librement consentie mais complètement impérieuse, pourvue d’une fin en soi, accompagnée d’un sentiment de tension et de joie, et d’une conscience d’ « être autrement » que la vie courante[1]. » Le jeu recouvre une illusion et celle-ci se retrouverait, sous diverses formes et de diverses manières, dans l’ensemble des activités humaines telles qu’elles s’attestent dans les cultes, actuels ou anciens, les productions poétiques, solennelles ou ridicules, les cercles et les partis, précieux ou gratuits, les arts. Le jeu permet de mieux comprendre le besoin qu'on ressent à s'oublier au divertissement, qu'il soit proprement ludique ou religieux. Ainsi tout ce qui passe la compréhension, comme le port de la perruque pendant plus d'un siècle et demi et plus généralement le phénomène de la mode, relève de la sphère ludique. Plutôt que d'arrêter de jouer en mûrissant, on étendrait sa pratique en lui donnant des tournures de plus en plus sérieuses et cruciales. Huizinga s'amuse tant à peinturlurer toute activité de jeu qu'on ne cherche plus à se convaincre de la pertinence de ses thèses. Sa notion de jeu, alliant les contraires, le sérieux et le rire, le réel et le simulé, élude les questions ethnologiques les plus intéressantes, pour ne point parler des questions psychologiques.
On ne sait si le jeu commande la civilisation, s'étend à elle, la trame, la produit ou s'illustre en elle. Les considérations, par trop linguistiques, de Huizinga sont plus brouillonnes que convaincantes. Sa thèse sur la texture ludique de l'activité humaine est tellement générale qu'elle ne résout rien. Son erreur serait dans son extensionnisme – extension d'un trait à une riche gamme de phénomènes – recouvrant un réductionnisme – l'activité humaine au jeu. Le respect ou le non-respect des règles ne constitue pas forcément un champ quelconque en sphère ludique, à moins de réduire celle-ci au respect volontaire ou involontaire de règles. Aurait-il souligné le rôle de l'émulation agonale dans la production de la culture, il aurait peut-être mieux convaincu. Mais il a manqué de voir que le jeu trouve sa maturation, sa limitation et son couronnement dans la compétition et la rivalité. On ne sait du reste si le dernier chapitre de Homo ludens récuse les chapitres précédents ou constate, désabusé, la disparition de l'ambiance et de ce qu'on est en droit de nommer l'in-intentionnalité ludique. Quand on a fermé l’ouvrage, on ne saurait plus ce qu'est le jeu.
On doit attendre Gadamer pour saisir la réelle portée de cet engouement pour le jeu. Chez lui aussi, l'art, la religion, la recherche... l’interprétation, visiblement toutes les activités humaines auxquelles l'on s'adonne « librement », participent du jeu. Ce dernier n’est paradigmatique qu'autant qu'il ne réclame pas l'intervention de la subjectivité idéaliste – la conscience en éveil constituant l’homme en sujet devant un objet – que récuse Gadamer. On comprend ou devine, voire se laisse convaincre, qu’une transition achemine de l’activité ludique caractérisant l’enfance à l’activité artistique, religieuse, philosophique…, on ne sait dire grand-chose de ces transitions sinon à reprendre des notions phénoménologiques, plutôt alchimiques, comme la « transmutation du jeu » ou la « transmutation de figure » ou, pour être plus conséquent, la transmutation de figure dans le jeu continuel auquel la vie se livrerait. Dans cette transition-transmutation du jeu à l’activité artistique, pour prendre l’exemple de l’art, la (re)présentation close du jeu s'ouvre à un spectateur. La dissipation insensée du jeu accède à la structure sensée par excellence, à moins que le sens de l'art ne soit, encore qu'une contenance de l'insensé. L'art désignant la sphère de la création la plus désintéressée pour l'amateur davantage que pour le créateur, on n'attendrait rien de lui sinon d'être exaucé par ce rien qui génère la forme où perce le sens. Dans les trois cas, l'activité ludique, artistique et religieuse, l'homme serait ailleurs que dans la réalité pratique. Dans les trois cas, s'attesterait une extase-hors-de-soi qui serait oubli de soi. L'oubli de soi serait la règle, la conscience de soi l'exception. La phénoménologie, après Heidegger, s'attacherait d'une certaine manière à décrire les modalités de l'extase.
En l’absence d’une réponse psychologique convaincante à la question de savoir pourquoi l’on joue – peut-être n’en disposera-t-on pas plus pas plus pour les enfants que pour les lionceaux – les variations phénoménologiques sur l'activité ludique fournissent, pour reprendre Gadamer, « le fil ontologique » conduisant de l’activité ludique enfantine aux activités les plus sophistiquées de la civilisation telle que l’interprétation d’un texte qui recouvre un dialogue entre le texte et l’interprète. Le jeu présente l’intérêt de faire ressortir le caractère total, requérant toutes les facultés du participant, que l’on rencontre dans l’activité cultuelle, artistique, philosophique autant que dans le jeu enfantin, de dédramatiser le caractère crucial des cérémonies religieuses, d’atténuer le caractère vaniteux de l’activité poétique-artistique, de détendre l’ambiance par trop tendue et surestimée de l’activité philosophique… et de se prendre à considérer la vie comme un grand-jeu…
[1]J. Huizinga, Homo Ludens, Gallimard, 1951, p. 578.

