DANS LE SILLAGE DE KIERKEGAARD : LE GENIE CHRISTIQUE

12 Dec 2017 DANS LE SILLAGE DE KIERKEGAARD : LE GENIE CHRISTIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

On ne serait pas un génie sans en être convaincu au point d’en être caricaturé. C’est le cas de Kierkegaard qui ne manque pas une occasion de clamer son génie. Il en est si pénétré que toute sa sensibilité en est imprégnée. Cela dit, il ne se pose pas en génie parmi les hommes sans se présenter en loque devant Dieu, tirant le sentiment de sa grandeur parmi ses contemporains de son sentiment de nullité devant Dieu : « Alors Dieu choisit une loque humaine la plus misérable de toutes, et qui est moi ; qui ne suis dans sa main qu'angoisse, crainte et tremblement. Dieu alors m'arme de dons si extraordinaires que toute mon époque ne peut me tenir tête » (S. Kierkegaard, Journal vol. II, Gallimard, p. 286).

On ne sait que penser des rengorgements de Kierkegaard, d’autant qu’une certaine paranoïa motive l'exaltation de son génie, que ce soit dans sa manière quasi obsessive de considérer sa réputation, au regard de la postérité comme de ses contemporains, que dans ses démêlés avec la presse en général et Le Corsaire en particulier. Kierkegaard vit son martyre – quasi christique – sur… les colonnes des journaux, en victime des calomnies de la presse : « Si le Christ vivait à présent, « l'attention » ferait les efforts les plus désespérés pour voir si on ne réussirait pas à l'étouffer. Pas de journal qui n'aurait chaque jour un article sur lui ! Les détails les plus insignifiants sur son compte se diffuseraient à dix mille exemplaires par tout le pays. Tout serait mobilisé pour tâcher de rendre sa situation insensée » (S. Kierkegaard, Journal, vol. III, p. 201). Cette risée, dont il se prétend victime, renforce le sens de son génie : « Etre l'homme supérieur, tout en vivant dans la réalité avec tous ces hommes réels qui vous regardent plutôt comme un fou : ça, c'est du sérieux. » Il ne se résout pas au martyre qu’il endure sans surenchérir sur sa singularité : « Finalement chaque génération en compte quelques-uns très rares, qui malgré toutes les terreurs de la vie tiennent avec une intériorité, à "je ne peux pas faire autrement". Ce sont les génies. »

Kierkegaard assimile la foule¸ fourmillement quasi païen des hommes, à la contre-vérité ; l'individu, le solitaire surtout, à la vérité. La foule réduisant la responsabilité de l’individu, la solitude – l'isolement – est privilégiée pour connaître le désespoir que requiert la possession-révélation religieuse. Dieu trouve son épreuve de vérité dans l'individu, plus précisément dans la trame christique qu'il donne ou manque de donner à son existence. On trouve plus d’un écho biographique dans ces remarques dans « Crainte et Tremblement » : « Le génie est ainsi dès le début désorienté devant le général et mis en présence du paradoxe, soit que dans le désespoir de sa limitation qui change à ses yeux sa toute-puissance en impuissance, il cherche l'apaisement démonique, et par suite ne veut en faire l'aveu ni à Dieu ni aux hommes, soit qu'il trouve une paix religieuse dans l'amour qu'il voue à la divinité. » Se voulant religieux et chrétien, le génie de Kierkegaard ne trouverait son accomplissement que dans une vie christique, voire dans une réincarnation christologique de Dieu, portée par la mission de sauver le monde en réhabilitant le christianisme.

Kierkegaard balance entre l’auto-encensement et l’autocritique. Il se targue d’être double, goûtant le succès intérieur, se heurtant à l’échec extérieur : « L’un de mes visages rit, l'autre pleure » (S. Kierkegaard, Journal, vol. I, p. 189). Il en vient à déclarer : « Ma vie présente est comme une contrefaçon rabougrie d'une édition originale de mon vraie moi » (Journal, vol. I, p. 194). Kierkegaard présente encore des symptômes schizoïdes qui concourent dans ce que lui-même nomme « hermétisme » et qu’il ne sait s’il doit renforcer ou briser : « Prétendre méthodiquement rompre un hermétisme en ne faisant qu'y penser sans cesse aboutit juste au résultat contraire » (Journal II, p. 223). Il ne s’arrache à sa mélancolie dépressive – « phobie mélancolique de moi-même » – qu’avec le secours de Dieu. Il ne surmonte son désespoir qu’en s’en revendiquant pour mettre le christianisme en existence dans sa vie et engager celles de ses contemporains – le chrétien Kierkegaard ne s’entend à d’autre prédication qu’à celle consistant à « prêcher sa vie ». C’est bien sûr l’écriture qui lui permet de s’acquitter de son prêche : « Aussi comme il est vrai, le mot que j'ai souvent dit sur moi, que comme Schéhérazade sauve sa vie en racontant des histoires, ainsi je sauve la mienne en la maintenant à force d'écrire » (Journal 1846-49, p. 367).

Le génie de Kierkegaard se présente comme un mal dont il ne s’accommode qu’en l’endurant sous le signe du Christ. Ce serait l'expression la plus troublante, sûrement la plus lucide, de la catharsis religieuse d’une démence qui caractériserait l’homme comme tel. Depuis Kierkegaard, la religion est le pansement pour une vie vécue sur le mode d’une passionnante plaie. La question religieuse reste ouverte condamnant chacun à vivre sa vie comme crise. Erikson a cette phrase dans le cas de Luther: "The integrity crisis, last in the lives of ordinary men, is a life-long and chronic crisis in a homo religiosus" (E. Erikson, Young Man Luther, p. 254).