DANS LE SILLAGE DE KIERKEGAARD : UN GENIE PANTELANT

14 Mar 2018 DANS LE SILLAGE DE KIERKEGAARD : UN GENIE PANTELANT
Posted by Author Ami Bouganim

Kierkegaard était un homme singulier et trouble. Sa vanité, à la mesure ou à la démesure de son génie, se cherche une couverture dans son sens de l'élection. Sa lancinante mélancolie le mène, de son propre aveu, au bord de la folie. Il impute ses tourments à l’on ne sait quelle « disproportion entre l'âme et le corps ». Le médecin qu'il consulte le dissuade de tenter de réduire la tension entre eux : « Je lui ai demandé s'il pensait que l'esprit était capable par la volonté de refaire ou redresser une pareille disproportion foncière, il en doutait et même il ne me conseillait pas d'engager toute ma force de volonté qui lui est bien connue, car je risquerais de faire tout sauter. » Cette tension exacerbant sa sensibilité et donnant « de l'élasticité à son esprit », il est conduit à convertir sa mélancolique en croix : « J'ai vu là le prix coûteux auquel Dieu m'a vendu une force spirituelle qui cherche encore son égale parmi mes contemporains. »

Les traits de Kierkegaard restituent un schéma psychique paradigmatique à plus d'un égard. Dans la misère suscitée par son « anomalie » – son sens de l’anomalie ? – il ne cherche pas tant une libération qu'une compensation ou une revanche dans et par l'exaltation des ressources du génie. Le mariage normaliserait sa situation, lui permettant d’assumer « l’éthique normale » ; en revanche, il ruinerait les vertus qu’il décèle dans sa singularité et qui lui permettraient d’assumer sa vocation religieuse. Il se résout à persister dans sa douloureuse « anomalie » pour accentuer encore plus son isolement et aiguiser sa volonté de s'illustrer dans le monde – seul un hommage universel pourrait encore sanctionner-couronner son anomalie en lui concédant du génie. Kierkegaard convertit ses tergiversations romantico-mondaines en tourments religieux. Sans cesse au bord du précipice, sans cesse menacé d’éclatement, ses décisions revêtent une importance cruciale. Celle d'entrer ou non au cloître ; celle de se mettre ou non en ménage. On reconnaît les grandes lignes de la trame psychique de Kafka.

Les démêlés sentimentaux de Kierkegaard culminent dans sa lancinante liaison avec Régine qui ne manque pas d’évoquer celle de Kafka avec Félice. C’est la véritable écharde dans sa chair. Il en traîna le souvenir jusqu'au terme de sa vie, peut-être en amoureux qui ne pouvait se résigner à investir « le sujet de sa passion » d’une vulgaire étreinte. Il choisit de ne pas entamer son amour pour ne pas courir le risque de l’éculer et d’attenter à son caractère sublime et ne pas en faire une vulgaire histoire à deux qui se réduirait à une domesticité mutuelle : « Avec cette issue son rapport à moi se réglerait en beauté. Elle ne deviendrait pas une mendiante dans ma maison, mais l'aimée, l'unique aimée. Et ainsi elle passe à l'histoire » (S. Kierkegaard, Journal III, 1849-50, p. 199). Il se tourmente de devoir rompre avec Régine sans lui donner d’explications et de continuer d’assumer la responsabilité de cette rupture malgré son mariage avec un autre que lui : « Cette auto-torture consiste à avoir voulu jusqu'au désespoir être absolument compris d'elle. » Il privilégierait l’aura de l’amour au besoin de le consommer et choisirait de préserver l’un contre sa vulgarisation par l’autre. La déclaration et le souvenir d’amour restent plus poignants que son vécu : « Je peux dire sans mentir qu'elle fut l'aimée, l'unique aimée, que je l'aimais de plus en plus, qu'elle l'était quand je la quittais et que je n'en aimerai jamais d'autre. »

On ne peut s’empêcher de soupçonner des motivations plus sexuelles que religieuses derrière cette rupture qui précipiterait sa vocation religieuse plutôt qu’elle ne serait commandée par elle. Dans ce cas, ce serait se méprendre sur le caractère impérieux de toute grande vocation, qu’elle soit religieuse ou artistique, qui se heurte à une méconnaissance intérieure autant qu’extérieure. La vie maritale ne semblait pas compatible avec la vocation religieuse qui réclamait de Kierkegaard l’isolement le plus absolu : « C'est assez curieux, dans les premiers temps de mes fiançailles, je répétais souvent qu'il y a des hommes dont la signification consistait à être sacrifiés pour les autres […]. Que j'y étais destiné, j'en ai eu de bonne heure un inexprimable pressentiment ; mais alors, je vis en toute clarté que c'était là ma destruction ; – et pourquoi ? mais parce que je m'étais fiancé, donc justement parce que j'étais sorti de ma nature, et que je voulais me répandre dans l'existence, au lieu de rester un point d'intensité. Et dans cette pensée de sacrifice devenue maintenant si obsédante, il y avait indirectement l'indice que je devais sortir de cette relation » (S. Kierkegaard, Journal III, 49-50, p. 194). Dire de Kierkegaard qu’il était impuissant, ne soupçonnait pas son impuissance, la cachant derrière ses rengorgements élitaires, pris par soi et seulement par soi, manque de cerner le personnage qu’il a été et l’impulsion religieuse qu’il a imprimée à la production théologique.

Considérant comme autant de mystères les croyances religieuses, Kierkegaard en vint à camper l'incarnation par excellence du trouble religieux moderne. C’était « un dément de génie » en croisade contre la bêtise, un moine dans la houle intellectuelle du milieu du XIXe siècle, alliant le combat contre la mondanité à la pénitence permanente, montrant une solennité de christ jusque dans ses démêlés romantiques. Il exacerbe la trame maniaco-dépressive inhérente à toute vocation dans l’aire occidentale et en particulier dans l’aire judéo-chrétienne. Il se pare de toutes les qualités, y compris celles de se poser en pécheur, de se déclarer pénitent, de s'annuler devant Dieu. Il serait d'une honnêteté intellectuelle sans faille, d'une religiosité pure, d'une noblesse de sentiments sans tâche. Ses troubles mêmes – sa mélancolie, son abstinence, son orgueil, etc. – recouvreraient autant de vertus. Il ne trouve rien à se reprocher. Il aura poussé la foi dans ses retranchements subjectifs jusqu’à en faire la forme de la subjectivité de l’homme religieux endurant la dialectique de ses souffrances, la soutenant de ses tourments, en mesurant la vérité à l'aune de son martyre. Kierkegaard retrouve le monastère dans une intériorité délirante sinon morbide où il concocte un sens bileux destiné à l’homme pantelant. Dans cette théologie du désespoir, la Providence et la Rédemption n'accèdent au rang de catégories religieuses qu'autant qu'on désespère de les comprendre.