The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE LAO-TSEU ET TCHOUANG-TSEU : LE NON-AGIR

L'homme se caractérise par la vanité, l'amour de soi et le dénigrement de l'autre. Il balance en permanence entre les nuisances de l'insatiabilité et les avantages de la tempérance. L'accumulation des biens de consommation et des richesses est source de litiges ; celle des honneurs et des déshonneurs source de calamités. Sous le régime de la de la convoitise, l'artifice s'impose partout. La vie n'est pas tant comblée qu'hébétée, elle reste incompréhensible et insensée. Aussi doit-on rester à l'écart, ne point se laisser entraîner, « se tenir en arrière ». Sollicité de s'expliquer sur cette expression, Hou-k'ieou Tseu-lin, maître de Lie-tseu déclare :
« Lie-tseu dit : « Je voudrais savoir ce qu'on appelle se tenir en arrière ? » L'autre expliqua : « Regardez votre ombre et vous le saurez. »
Lie-tseu se retourna et regarda son nombre. Tordait-il son corps ? Son ombre se montrait courbée. Redressait-il son corps ? Son ombre apparaissait droite. Ainsi ce qui déterminait l'ombre à être courbée ou droite, c'était le corps et non l'ombre elle-même. Se courber et s'étirer selon les circonstances et ne pas se déterminer soi-même, cela s'appelle se tenir en arrière et conserver son être.
Kouan Yin s'adressa à Maître Lie-tseu et dit : « Quand les paroles sont belles, l'écho est beau, lui aussi. Si les paroles sont mauvaises, l'écho lui aussi sera mauvais. Quand le corps est allongé, l'ombre l'est aussi ; le corps est-il court ? l'ombre l'est aussi. Le nom est comme un écho ; le corps est comme son ombre. C'est pourquoi il est dit : "Prenez garde à vos paroles et vous serez en harmonie avec les choses. Prenez garde à vos actes et on vous suivra[1] !" »
Ces traits font de l'homme la bête prétentieuse par excellence et s’il souffre autant, c'est d'abord et toujours de sa prétention. L'égoïsme, exaltation de l'ego, précédé et suivi de l’exaltation des passions, perturbe l'harmonie naturelle. La fatuité – le signe le plus éloquent de vanité – horripile les maîtres taoïstes qui la dénoncent sous toutes ses formes, surtout sa forme intellectuelle : « Ceux qui sont fats, ce sont ceux qui se complaisent dans l'enseignement d'un seul maître et s'en imprègnent avec chaleur et amour. Leur fatuité les empêche de reconnaître qu'il n'y a rien au monde[2]. » Les humains seraient autant « des chiens de paille » et sont à traiter comme tels. Tchouang-tseu caractérise les chiens de paille qu'on trouvait parmi les offrandes en ces termes : « Avant l'offrande on les met dans des coffres ou des corbeilles, enveloppés de broderies de couleur, tandis que le représentant du défunt et du prieur se purifient par l'abstinence pour les présenter. Après l'offrande, les passants marchent sur leurs têtes et leurs troncs, les ramasseurs d'herbes les prennent et s'en servent pour allumer le feu, et c'en est fait d'eux[3]. »
Le sage taoïste ne s'engage ni ne s'aligne. Il s’abstient de toute activité politique. Il préconise de transcender les différentes positions – en l'occurrence celles des confucianistes, partisans d'une morale de la hiérarchie, et des moïstes, partisans d'une morale universelle –, et de rester neutre. Il ne rivalise pas avec les philosophes, les sophistes et les dialecticiens ; il ne se départ pas de son humilité ; il ne se fait pas remarquer. Il ne se montre pas tant raide que conciliant :
« L'ancien dicton : « Qui se plie restera entier »,
est-ce donc une parole vaine ?
C'est par là qu'on garde son intégrité[4]. » »
Le sage recouvre sa nature en s'inscrivant dans la nature des choses. Il ne résiste plus, il ne lutte plus, il ne se mêle plus, il ne poursuit plus rien. Il repose sans plus grincer ni crisser. Il reste d'une humeur égale, ne s'émouvant de rien, ne se départant pas de son imperturbabilité. Le véritable sage recouvre cette innocence qui serait le lot des nourrissons :
« Il vit comme l'on flotte ; sa mort est pareille au repos ; il ne pense ni ne réfléchit ; il n'élabore aucun projet ; il rayonne sans éblouir ; il tient parole sans prendre d'engagement ; son sommeil est sans rêves ; son réveil sans souci ; son esprit est pur, son âme est inlassable. Par son vide et par sa sérénité, il rejoint la vertu du ciel[5]. »
S'il est un attribut du Tao, c’est le non-agir qui restitue comme le trait d’un être ou d’un non-être qui n'interviendrait pas activement dans le cours des choses. L'homme souhaitant s'inscrire dans sa trame naturelle et spontanée doit montrer le même non-agir en se soumettant sans regimber à son destin. Dans l’état du non-agir, on ne voit plus d'intérêt à être pointilleux ou négligent et la rigueur serait plus nocive que rentable. On ne se montre ni ingénieux ni industrieux. Le non-agir délivre comme une dispense générale. Il garantit tous les traits du bonheur, de la magnanimité au détachement. On accède au non-agir – et par conséquent au Tao – en prenant le large de tout. De ses désirs ; de ses besoins ; de ses soucis ; de ses distinctions ; de ses connaissances. On n’a que répugnance pour le pouvoir : « L'essence du Tao consiste à bien régir sa personne ; son résidu à régir la principauté ; son ordure consiste à régir le monde entier[6]. » On se départ de toute mesquinerie et se secoue de tous « les embarras du monde ». Sinon, la vertu dégénère en vice et le vice engendre la vertu. L'intelligence réserve le malheur ; l'inconscience, le bonheur. On s'en remet au Tao, qui ne dit rien, et à sa vertu, dont on ne sait rien. Le non-agir recouvre le contentement de soi et de son destin et le cultive. Il épargne les déboires, les ennuis, les excès ; il garantit la sérénité. On n'intervient pas ; on n'agit pas :
« Seul celui qui n'agit pas
trop pour la vie est capable
d'apprécier la vie[7]. »
Dans la vanité des choses et des actions, autant se résoudre au non-agir pour s’épargner les tracas d'une vie encombrée et sans importance. Le non-agir consacre le loisir d'être sans distinction et sans intention, sans convoitise et sans volonté. Pour lui, l'indolence est encore la vertu des vertus. Ne plus penser ; ne plus agir. Pêcher sans se soucier de prendre des poissons. Le non-agir n'est pas sans évoquer le non-être – dépouillement de son être – requis par toute mystique pour accéder à l'extase génératrice d'illumination et de révélation, à l'être absolu ou à la divinité. On rencontre ce trait dans toutes les religions, comme si toutes tiraient leur inspiration et trouvaient leur accomplissement dans une même expérience – d'auto-annihilation autorisant l'investissement par l'absolu.
Le taoïsme trouverait, autant le reconnaître, son accomplissement dans un sobre nihilisme, condition au vrai bonheur et au vrai bien. On décèle un doux sarcasme dans cette sagesse désenchantée, ne poursuivant rien, ni gloire ni reconnaissance, ni envergure intellectuelle ni stature religieuse. Elle ne demande que de s’inscrire le plus discrètement possible dans les plis du silence intersidéral et les recoins de la rienneté ou, pour reprendre Auguste Blanqui, de la nihilité. Une sagesse revenue de toutes les illusions, avertie de toutes les illusions, ne cherchant plus à comprendre, pas même la nirvana, à laquelle on accède comme ça, sans préméditation. La détresse de la rienneté, si tant est qu'elle recouvre une détresse, s’inverse en grâce de la rienneté. Tchouang-tseu jugeait « le monde trop boueux pour être exprimé dans des propos sérieux »[8]. En se gardant d'exalter les normes, les marginalisant, en préconisant la démobilisation intellectuelle, le taoïsme (ne) se réclame de rien. Sans rien où se reposer, ni nid ni tanière ; sans rien auquel se référer, ni coordonnées ni repères. Une manière de s’en tenir à la vacuité : « Au-dessus, sans un toit sur la tête. Au-dessous, sans une pousse de terre pour y poser le pied. » Ce sont les hommes de religion ou de politique – les intellectuels ? – qui perturbent l'humanité et sèment les troubles. En distinguant entre le bien et le mal ; en poursuivant la bonté et la justice ; en divisant les hommes par des rites. Ils compromettent l'harmonie naturelle qui caractérise le régime du Tao et de la vertu. Ils commettent un crime en introduisant et en cultivant la religion, l'art et la technique. La raison variant selon les circonstances, autant se résoudre à la plasticité de la vie et se dispenser de distinctions et d'énoncés qui, imposés aux autres, recouvrent de la violence. Les notions de bien et de mal sont corrélatives des passions et des sentiments. Qui se départ d'elles se passe de la distinction morale et connaît la béatitude dans l'illumination et l'harmonie.
Acquérir le Tao réclame de s'inscrire dans la nature en la maîtrisant en soi. De ne point s'obstiner dans ses actes et ses opinions, imposer ses vues, poursuivre le succès et la richesse et se revendiquer du ciel plutôt que de la terre. Maîtriser son cœur et ses membres, jusqu’à « voir avec les oreilles et entendre avec les yeux ». La vertu des vertus, l’excellence, serait dans ce respect de la nature en soi : « L'excellence ne réside ni dans la bonté ni dans la justice, mais dans les qualités intrinsèques de chacun. Excellent est celui qui ne compte que sur sa nature originelle et sur ses dispositions innées[9]. » On ne se conforme à sa nature – « nourrit son principe vital » – qu'autant qu'on se laisse « couler » :
« Que tes oreilles écoutent ce qu'elles désirent. Que tes yeux voient ce qu'ils désirent. Que ton nez hume ce qu'il désire sentir. Que ta bouche exprime ce qu'elle aime dire. Que ton corps jouisse de ses aises. Que ta volonté réalise ce à quoi elle aspire. L'oreille désire entendre de la musique ; si elle ne le peut, j'appelle cela : entraves à l'ouïe. L'œil aime à contempler le beau ; s'il ne le peut, j'appelle cela entraves à l'odorat. Ce que la bouche désire exprimer, c'est le oui et le non ; si on l'en empêche, j'appelle cela entraves à la sagesse. Ce dont le corps désire pouvoir jouir à l'aise, ce sont les belles choses et les mets délectables ; s'il ne peut pas les obtenir facilement, j'appelle cela entraves à son bien-être. Ce que la volonté désire, c'est la liberté et des loisirs ; si elle ne le peut, j'appelle cela entraves de toutes ses tendances. Toutes ces entraves sont de vrais tyrans. Eliminer ces tyrans et joyeusement attendre la mort, et cela un jour, un mois, un an ou dix ans, c'est cela que j'appelle nourrir sa vitalité[10]. »
S’il est un péché originel dans le taoïsme, il est dans la violation de la nature qui pave la voie à la dégradation des mœurs et à la dégénérescence : « Quiconque néglige le soin de la nature se laisse envahir par les passions qui pullulent comme des roseaux ; tout d'abord, elles semblent nous soutenir, mais finissent par ruiner notre nature. Quiconque force sa nature attrapera des ulcères, des tumeurs, des fièvres et pissotera le sperme[11]. » Le taoïsme préconise la libération de toute convention et incite au te créateur d’on ne sait quoi pour l’on ne sait quoi. Il arrache au manège social et mondain pour recommander un art de vivre qui ne s’entendrait pas plus aux distinctions qu’aux conventions. Les incitations à la gloire et à la renommée, censées nous survivre, recouvrent de vains mirages. On ne peut se résoudre à sa mortalité sans ressentir sa vie comme une éphémère et illusoire présence et considérer la mort comme le réveil du rêve de la vie. On trouve dans le Tao-tö king attribué communément à Lao-tseu :
« Qui trop aime le renom doit le payer très cher ;
Qui trop amasse subit de lourdes pertes[12]. »
Le Tao pointe un idéal personnel autant que général : « C'est seulement en réalisant ton idéal propre à toi-même que tu approches du Tao[13]. » Tout au plus caresser une vocation créatrice qui s’inscrirait dans la nébuleuse créatrice continue du Tao : « Celui qui a pratiqué intimement le non-agir est tranquille comme la baie, silencieux comme le désert, paisible comme la mélodie[14]. »
Le zen emboîte le pas au taoïsme pour préconiser l'indolence, l'oisiveté, voire cette grande paresse qui prédisposerait à ce repos en soi où l'on assiste, sans présumer de sa présence, à une représentation derrière laquelle on ne cherche rien et par laquelle on se laisse entraîner sans montrer de résistance. Les sens relâchés, cédant à leurs charmes et à leurs langueurs, on renonce à toute prétention. On est assis, on médite. On doit faire le vide dans sa tête pour accéder au vide, l'instaurer en soi et autour de soi, au point de se poser en clowns de l’esprit, pousser des cris et donner des coups. On ne se contrôle plus ; on ne prémédite ni ne programme rien ; on se débande dans le vide : « Yumen disait : Lorsque tu marches, contente-toi de marcher. Quand tu es assis, contente-toi d'être assis. Mais surtout ne tergiverse pas. » Un poème du Zenrin déclare :
« Assis paisiblement,
Sans rien faire,
Le printemps vient,
Et l'herbe croît d'elle-même. »
On décèle dans le taoïsme une volonté de saisir le monde en soi, en l’absence de tout être humain qui, en introduisant ses distinctions, ses mesures, ses critères, ses échelles, n’en saisirait qu’une structuration toute humaine – maya.
[1] Lie-tseu, Le Vrai Classique du vide parfait, VIII, I, Philosophes taoïstes, La Pléiade, Gallimard, 1967, p. 567.
[2] Tchouang-tseu, L'œuvre complète, XXIV, Philosophes taoïstes, XXIV, p. 280.
[3] Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XIV, p. 190.
[4] Lao-Tseu, Tao-tö king, XXII, Philosophes taoïstes, La Pléiade, Gallimard, 1967, p. 25.
[5] Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XV, p. 197.
[6]Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XXVIII, p. 310.
[7] Lao-tseu, Tao-tö king, LXXV, p. 78.
[8] Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XXXIII, p. 356
[9]Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, VIII, p. 146.
[10] Lie-tseu, Le Vrai Classique du vide parfait, VII, VII, p. 541.
[11] Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XXV, p. 289.
[12] Lao-tseu, Tao-tö king, XLIV, p. 47.
[13]Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XXIX, p. 326.
[14] Tchouang-tseu, L'Œuvre complète, XXII, p. 254.

