DANS LE SILLAGE DE LEVINAS : LE DESINTERESSEMENT ETHIQUE

21 Aug 2018 DANS LE SILLAGE DE LEVINAS : LE DESINTERESSEMENT ETHIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Lévinas dénonce l’oubli de l’autre que produit le recouvrement heideggérien de l’être : on ne peut s’inscrire en éclaircie de l’être sans s’approprier l’être comme son être, privilégié sur l’autre, et ne pas (chercher à) persister dans l’être, au détriment de l’autre. Or l’on ne trouve pas de sens dans une persévérance dans l’être vouée à la mort. On doit le chercher hors de l’être, au-delà de l’être, auprès de l’autre. Seul Dieu, quoiqu’on mette sous ce vocable, sauverait du non-sens – l’absurde – de cette persévérance dénuée de sens. Il ne me sauve qu’autant qu’il m’assigne la garde et le service de mon prochain. Ce serait l'autre – comme Dieu, comme autrui, comme prochain, comme à venir… –, plutôt que le soi, qui serait la mesure – la démesure – de toute chose, plus précisément de tout geste. Reconstituant la polémique entre Lévinas, qui déplore « l’oubli de l’autre », et Heidegger, qui déplore « l’oubli de l’être » par la métaphysique prompte à le recouvrir-réduire à un étant, que ce soit le Logos, la Substance ou toute autre détermination, Ricœur note : « L’oubli de l’autre prend la place de l’oubli de l’être, au point où la désoccultation de l’être engendre l’oubli de l’autre[1]. » On peut tout autant déclarer avec Lévinas que la reconnaissance de l’autre, culminant dans son service, réclame un oubli de son propre être – de soi. Mais Ricœur parle de Lévinas comme d’« un affranchi de Heidegger ».

Lévinas présente le désintéressement (de son être et pour l’être en général) comme la modalité par excellence de l’éthique : « Que l'un assigné s'ouvre jusqu'à se séparer de son intériorité collant à l'esse, qu'il se désintéresse. Cet arrachement à soi, au sein de soi, au sein de son unité, cette absolue non-coïncidence, cette diachronie de l'instant signifie en guise de l'un – pénétré – par – l'autre[2]. » L’éthique réclame le renoncement à son intérêt naturel pour soi et son report sur l'autre. Elle exalte la responsabilité (réponse dialogique) à l’autre et pour lui (réponse morale) et celle-ci trouve son accomplissement-couronnement dans la substitution à l'autre et s’exalte – s’extasie ? – comme soumission à lui. L’éthique ne cherche pas son principe premier dans le soi mais dans l’autre, dans sa sollicitation, que ce soit comme appel religieux et/ou comme appel au secours. Si L’ontologie incite à la persistance et à la complaisance dans l'être, l'éthique incite à s'arracher à soi pour se porter vers l'autre – comme dans le dévouement religieux, l’engament politique, la relation amoureuse… Lévinas promeut d'une certaine manière l'éthique au rang d'un mode de connaissance, en l’occurrence celui qui réserve le sens (de la vie) mieux que ne le garantiraient les autres modes de la connaissance instruite par la représentation. Lévinas est visiblement sous l'ascendant de la modalité de la connaissance religieuse-amoureuse-sexuelle de la Bible – exaltée dans la kabbale ! – où le verbe connaître signifie aussi accomplir l'acte sexuel.

Lévinas ne cache pas sa fascination pour les « paradoxales possibilités psychologiques du se-mettre-à-la-place d'un autre »[3] et c'est ce qui l'autorise à déployer des phrases qui exaltent ou lassent selon qu'on s'entende ou non à sa promotion d'une variété judaïque du sentimentalisme slave au rang d'une philosophie dont la pertinence est dans son envoûtant pouvoir littéraire de persuasion : « …absolution qui inverse l'essence : non pas négation de l'essence mais désintéressement, un "autrement qu'être" s'en allant en "pour l'autre", brûlant pour l'autre, y consumant les assises de toute position pour soi et toute substantialisation qui prendrait corps de par cette consumation, et jusqu'aux cendres de cette consumation – ou tout risque de renaître... » Lévinas montre de la virtuosité dans son maniement du langage, tentant de dire ce qui en principe ne se dit pas, parce qu’il déborde les possibilités représentatives du langage. C’est un non-discours philosophique, entre la poésie et le prêche philosophiques, qui sème la diversion dans le discours linéaire, monologique et égologique, pour restituer la trame – dialogique et altruiste – de sa morale centrée sur l’altérité. Il se livre à une telle surenchère moralisatrice qu’il bascule dans l'exaltation mystico-morale. Il pousse l'amour du prochain à une telle extrémité – à la substitution et à l'expiation – qu'il inciterait à aimer son prochain contre soi-même. Lévinas est retors, comme moraliste autant que comme prédicateur. Il place la barre si haut qu'il nous dissuade même de prendre notre élan. On préfère passer sous la barre plutôt que de se ridiculiser. Le charme de ces dires renchérissant les uns sur les autres ne serait pas tant intellectuel – se bornant à invoquer Dieu – que religieux. On en est à se demander si Lévinas est intellectualiste ou  anti-intellectualiste ? rationaliste ou anti-rationaliste ? croyant ou  athée ?

On peut avoir l'impression, somme toute légitime, d’avoir sous les yeux un vaste poème de l'altérité, une prédication portée par la magie du verbe. Derrière cette gnose, on décèle l'élan du cœur à l'œuvre dans l'amour qui bouscule les considérations naturelles et égoïstes et intime de se porter vers l'autre. Lévinas prescrit l'extension et l'universalisation indues de cet élan à toutes les rencontres, sans vraiment s’encombrer des passions négatives, en l’occurrence la haine, et sans concéder qu’elles ne seraient pas moins mobilisatrices que l'amour – sans égards, en d'autres termes, pour « le mauvais instinct ». Lévinas est trop emphatique pour convaincre ; il renchérit trop sur l'autre pour l'aimer vraiment. Surtout, on en est à se demander pourquoi le désintéressement éthique, qu'il célèbre avec tant d'emphase, ne serait-il pas plus naturel que religieux ? (Parce que sans Dieu, sans sa postulation sinon la foi en lui, il n’est pas de commandement et par conséquent d’éthique ?) Pourquoi ne caractériserait-il pas l’insecte davantage que l’homme ? (Parce que l’insecte est mû, comme le suggère Schopenhauer, par affection davantage que par motivation ?) Le désintéressement non-médiatisé par la conscience se rencontre davantage, n’en déplaise aux disciples inconditionnels de Lévinas, dans le règne animal qu'humain.

Ricœur s’interroge sur la possibilité d’écarter l’ipséité précédant toute assignation : « Le soi serait-il résultat, s’il n’était pas d’abord présupposition, c’est-à-dire potentiellement capable d’entendre l’assignation[4] ? » Lévinas rétorquerait qu’on est assigné dans le ventre de sa mère dont le dévouement illustre à merveille ses thèses sur le dévouement jusqu’au sacrifice pour l’autre. La question de Ricœur n’en demeure pas moins pertinente, du moins si l’on souhaite s’inscrire sous le registre de la philosophie, c’est-à-dire s’arranger d’une manière ou d’une autre de la conscience, reconnaître son rôle jusque dans une philosophie de la passivité la plus extrême comme celle de Levinas. Ce dernier a manqué de voir que la sobriété était la marque de la moralité. Le désintéressement, condition sine qua non de la sainteté, couvre, dans le meilleur des cas, un leurre, du moins dans la réalité politique où, de l’aveu même de Lévinas, l’homme évolue. Ce noble barbouillis, qui est une manière de brouiller la notion de Dieu pour mieux en faire le levier de l’éthique, ne saurait se réduire à une théologie ou à une religion, à moins que celles-ci ne se réduisent à l'éthique. Lévinas est un auteur dans la longue chaîne des penseurs qui ont tenté de sortir le judaïsme de son étriquement théologico-politique et c'est là que réside son plus grand mérite. A moins bien sûr de concéder que la philosophie ne s’entend à traiter que d’éthique, de religion ou de mystique. Or la philosophie est plus que cela. 

[1] P. Ricœur, « Emmanuel Levinas : Penseur du Témoignage », Lectures 3, Seuil, 1994, p. 97.

[2] E. Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Martinus Nijhoff, 1978, p. 64.

[3] E. Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, p. 186.

[4] P. Ricœur, « Emmanuel Levinas, Penseur du Témoignage », dans Lectures 3, p. 105.