DANS LE SILLAGE DE MARC-AURÈLE : UNE VAINE EXHORTATION

22 Jan 2019 DANS LE SILLAGE DE MARC-AURÈLE : UNE VAINE EXHORTATION
Posted by Author Ami Bouganim

Marc-Aurèle compare le Tout – le cosmos, la nature – à une substance en cire où se dessinent et se brouillent les êtres et les choses. Il présume de son ordonnancement et du caractère irrémédiable de la volonté divine qu'il exhibe et dont l’âme est l’intelligence en chacun. L’âme ne se révèle démoniaque que chez ceux qui, tentés par le déliement des sens et des passions, oublient son caractère divin et se laissent dramatiquement entraîner dans le chaos. En revanche, ceux qui décèlent la divinité de leur âme et la cultivent connaissent un sort plus heureux. Aussi doit-on s'exercer à saisir la Providence – la volonté ? le dessein ? la nécessité ? – de Dieu nous concernant – nouant notre âme – pour mieux s'en pénétrer et s'en accommoder. On s'en acquitte en pratiquant la philosophie, dont la sagesse véhicule un rappel incessant du caractère éphémère de l'escapade hors de la nature que constitue la vie humaine. Elle consiste à « raisonner » son âme, découvrant, interprétant et respectant le principe directeur – un ressort ? – qui l'anime, doué d'une logique interne dont rien n’entraverait le développement, ni les résistances internes ni les obstacles externes. Elle ressort à une activité exhortative plutôt qu'à une connaissance ou à une méditation : elle exhorte à trouver la meilleure raison de ne point se laisser déborder par les troubles, qu'ils soient politiques ou mondains, en particulier ceux que suscite la perspective de la mort. Le meilleur remède qu'elle propose est encore de se concentrer sur le présent et de ne point se laisser investir par les regrets du passé ou assaillir par les craintes de l'avenir. On ne comprend pas pour autant pourquoi l'on doit se rabattre sur la morale et la justice – à moins que celles-ci ne soient naturelles – pour pallier aux carences mortelles de la vie. Marc-Aurèle ne dit rien sur les dieux, encore moins sur le recueillement des hommes avec eux.

Or c'est l'ordonnancement naturel qui se trouble en l'homme et ce sont ses séquelles qui, davantage que la raison, le meuvent. Le stoïcisme s'obstine à raisonner l'être le plus irraisonné sur terre qui cherche désespérément un sens au non-sens de ses troubles, de ses nuisances et de son chaos. Rien se serait plus aléatoire et illusoire que la trame rationnelle qu'il tente de restituer à la vie humaine, rien ne serait plus a-sensé pour ne pas dire insensé. La cruelle rigueur existentielle – l'homme n'est qu'un cadavre encore conscient et pantelant dans l’interminable mouvement du tout de la nature – se révèle psychologiquement puérile : même convaincu de sa vérité, l'homme ne s'y résout pas. On ne vit pas tant de raisons, qui ne seraient qu'autant d'accommodements avec son destin, que de passions. Les stoïciens, dont Marc-Aurèle, présument de la supériorité de l'intelligence – de nature divine – sur les sens et les instincts humains – de nature animale. Ce faisant, ils manquent de se résigner au charisme surnaturel de l'homme qui n'est pas et ne saurait être une bête exclusivement rationnelle. C’est à la limite l'animal, plutôt que l’homme, qui se révèle la plus stoïcienne des créatures – et sans avoir à exercer d'intelligence, s'en remettant juste à sa nature, à ses sens et à ses instincts.

Malgré leurs bonnes raisons et leur bon sens, les préceptes de Marc-Aurèle ne convainquent ni n'instruisent. Chez lui aussi, le stoïcisme se présente comme le dernier mot de l'homme acquis à la sagesse du Dieu dont la providence s'exerce comme raison et qui n'existe qu'autant qu'il noue sa raison dans l’âme et comme âme. Ses injonctions sont d'autant plus lassantes qu'elles se répètent sans rien innover. Il serait de ces Justes que rien, ni passion ni recueillement, ne détournerait de leur crédulité psycho-morale. Sa sagesse réserve l'ennui d'une vie se vouant à la seule préparation à la mort et s’illustre dans un sermon plus morbide que convaincant. On ne trouve chez lui ni charmes poétiques ni vibrations religieuses et son intelligence agit davantage comme un instrument d'émasculation que de persuasion ou de consolation. On ne l'écouterait, comme d’ailleurs les autres stoïciens, que par politesse de lecteur – la première des vertus de tout stoïcien qui, n’occultant pas ses passions, mesurerait leur irréductible résistance à l’intelligence…