The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : LA POETIQUE D’UNE DISSIDENCE

On ne sait pas au juste ce que Nietzsche veut, lui-même ne le saurait pas. On ne sait pas ce qu'il critique ; dénonce ; privilégie ; ressasse. Il butine tant, d'un aphorisme à l'autre, sans dessein particulier, qu’il se perd et lasse le lecteur. On le sent soucieux de sortir des sentiers battus et des discours éculés, à l'instar de Zarathoustra : « Sur des voies nouvelles je chemine ; me vient un nouveau discours ; comme tous créateurs, des vieilles langues me suis lassé. Plus ne veut mon esprit sur des semelles usées suivre sa route » (F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, II, L’Enfant miroir). Nietzsche a pris sa dissidence pour le signe le plus patent de son génie. Il récuse les normes, les dieux, les philosophies et jusqu'à ses propres positions si tant est qu'il eût autre chose que des incitations, parmi les plus lumineuses de la littérature philosophique, à nous garder contre le nihilisme de l'au-delà qui ne recouvrerait que le néant et celui de l’idéalisme qui réclame de pratiquer un ascétisme partiel.
Nietzsche établit le diagnostic théologico-culturel de l'humanité, donne son casier médical, reconstitue la genèse des circonstances et des mobiles qui l’ont rendue débile. Il manque de lui proposer un remède et se contente de l'exhorter à se montrer… forte. Il se pose en honnête homme par excellence, champion de la probité intellectuelle, et se poste à l'on ne sait quelle croisée de transvaluation. Il décèle partout le mensonge et le débusque de partout. Malgré son génie, il ne réussit pas à lui trouver un substitut. Son amor fati – son acquiescement résigné ou enthousiaste à toute chose – ne convainc pas. Son retour de l'éternel est un leurre. Son surhomme est un avatar de l'homme vaniteux et mégalomane. Les nazis se sont reconnus en lui, les humanistes également, de même que les sur-humanistes ou les post-humanistes. Il a de quoi séduire l'adolescent en chacun. Précisément parce que l’adolescent aussi ne sait pas toujours quoi penser et qu’il ne le sait pas.
Nietzsche était un intelligent poète allemand tant révulsé par les traits pâteux et pathétiques de ses compatriotes qu'il passa sa vie à dénoncer leur lourdeur. Il était du parti des papillons et il s'est rangé du côté des corbeaux ; il était du parti des douces mélodies et il a adhéré aux sonores vacarmes. Il n'était pas de taille à entrer dans la peau d'un Schopenhauer et de tonner avec un Wagner. Sa composition reste au niveau de variations ; elle ne prend ni l’armature d’une sculpture ni la vision d’une peinture ; elle moutonne ; elle ne danse pas. On ne l'a autant mésinterprété que parce qu'il n'a cessé de se chercher pour comprendre, balançant entre la morale des esclaves et celle des aristocrates, entre l'homme et le surhomme, entre Dieu et Dionysos. Il avait beau défaire la toile d'araignée où il était pris, il n'en restait pas moins prisonnier de ses mailles, puce de génie particulièrement pugnace. Ses brillants aphorismes l'auront sauvé de la banalité de ses fulminations de jeunesse. Il est contraint de donner à ses critiques des accents imprécatoires pour dégager la tentation pour le funambulisme qui guette la philosophie irrémédiablement idéaliste. Il n'est en quête du surhomme que parce qu'il endure son génie dans une condition de sous-homme. Sa « philosophie » est un phénomène nerveux.
Nietzsche se tient d'un côté du pont ; il entrevoit l'autre extrémité ; il ne voit pas ce qui s’y trouve ; il prophétise ce qu'il souhaite voir. Il ne se décide pas pour autant à le franchir ; il ne s’engage pas même sur lui – de peur qu'il ne s'écroule ? Il piétine sur place et brise tout ce qui se trouve autour de lui – tout ce qui le retient ? – pour s’exhorter à accomplir les premiers pas. Peut-être craignait-il que le pont ne le conduise à un univers plus barbare qu'aristocrate ? Nietzsche pratique l'écriture en iconoclaste, croyant briser les valeurs avec des mots en guise de marteaux. Il se montre d'autant plus iconoclaste qu'il a souvent et lourdement cédé à l'hagiographie, avec Strauss, Wagner, Schopenhauer.
On ne peut se résoudre au mensonge vital, on ne peut sans lui.

