DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : LE RIRE CAVERNEUX DE ZARATHOUSTRA

23 Jun 2018 DANS LE SILLAGE DE NIETZSCHE : LE RIRE CAVERNEUX DE ZARATHOUSTRA
Posted by Author Ami Bouganim

La tragédie représente une tentative d'arracher l'homme à l'horreur de la réalité et à la cruauté de la vérité. En proposant des manèges où il se donne contenance, elle se propose en recours contre le dégoût de vivre. Nietzsche distingue dans la tragédie grecque entre le sublime et le comique. Dans le sublime, « l'art dompte et assujettit l'horrible », dans le comique, il « nous délivre du dégoût de l'absurde » (F. Nietzsche, La naissance de la tragédie, Œuvres, vol. I, Robert Laffont, 1993, p. 59). On a l’impression que le sublime et le comique sont les deux faces d’une même réalité. On peut en rire ; on peut en pleurer. Souvent, le rire dilue le pleur ; souvent, le pleur dissout le rire. Genette a cette belle formule : « Le comique n'est qu'un tragique vu de dos. »

Zarathoustra, qui décèle le Diable dans l'esprit de lourdeur, présente le rire comme son dernier enseignement : « Cette couronne de rieur, cette couronne de roses : À vous, mes frères, je jette cette couronne ! J’ai canonisé le rire : Hommes supérieurs, apprenez donc à rire ! » (F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 4). Dans un dialogue entre Pyrrhon d'Elis, le fondateur présumé de l'école sceptique, et un Ancien, Pyrrhon donne toutes ses raisons pédagogiques pour enseigner la grandeur aux hommes qui doivent se méfier des discoureurs, y compris ceux qui discourent sur la méfiance. Le dialogue se poursuit ainsi :

« L'Ancien : Ami ! ami ! Tes paroles elles aussi sont d'un fanatique ! – Pyrrhon : Tu as raison ! je veux être méfiant à l'égard de toutes les paroles. – L'Ancien : Alors il faudra que tu te taises. – Pyrrhon : Je dirai aux hommes qu'il faut que je me taise et qu'ils doivent se méfier de mon silence. – L'Ancien : Tu renonces donc à ton entreprise ? – Pyrrhon : Au contraire. Tu viens de m'indiquer la porte par où il me faut entrer. – L'Ancien: Je ne sais pas trop si nous nous comprenons encore parfaitement ? – Pyrrhon : Probablement non. – L'Ancien : Pourvu que tu comprennes bien toi-même ! – Pyrrhon se détourne en riant. – L'Ancien : Hélas ! mon ami ! Se taire et rire – est-ce là maintenant toute ta philosophie ? – Pyrrhon : Ce ne serait pas la plus mauvaise » (F. Nietzsche, Humain, trop humain, II, §213, Œuvres, vol. I, pp. 909-10).

Seul le rire subtil et ironique distinguerait entre l'homme et l'animal. Sitôt qu’il s’avise de rire aux éclats, il s'attire le reproche de régresser en deçà de l’animal : « Quand l'homme rit à gorge déployée, il surpasse tous les animaux en vulgarité » (F. Nietzsche, Humain, trop humain I, § 553, Œuvres, vol. I, p. 668).

Pour Nietzsche, le rire sanctionne le pessimisme qui guette l'extrême dissolution des illusions et consolations métaphysiques. En définitive, rien ne serait plus risible que de voir et d'entendre l’homme se poser en fin de la création et en porteur d’une mission universelle. Il en devient un « comédien de l'univers » et l’on rit de ses prétentions, de son sérieux et de sa vanité. Nietzsche parodie l’homme se prenant pour une créature divine : « Si un Dieu a créé le monde, il a créé l'homme pour être le singe de Dieu, comme un perpétuel sujet de gaieté dans ses éternités un peu trop longues. [...] La douleur sert à cet immortel ennuyé à chatouiller son animal favori, pour prendre son plaisir à des attitudes fièrement tragiques et aux explications de ses propres souffrances, surtout à l'invention intellectuelle de la plus vaine des créatures – étant l'inventeur de cet inventeur » Parmi les nombreuses causes de la mort de Dieu, on trouve le rire des autres dieux quand ils l’entendent se proclamer unique : « Un vieux barbon de Dieu, un Dieu jaloux de la sorte s’oublia » (Ainsi parlait Zarathoustra, III, « Des renégats »). Dans le rire percerait ou se rétracterait comme un éclat de lucidité.

Zarathoustra ne cesse d’inciter à rire et comme il est triste, que nous ne savons pas toujours ce qu'il dit ni ce qu'il veut, qu'il est trop solennel, on croule sous son sérieux davantage qu'on ne rit de lui ou avec lui. Nietzsche célébrait le rire et l'on n'entend que des grincements contradictoires. Il reproche à Hobbes sa condamnation du rire : « Le rire est une grave infirmité de la nature humaine, dont toute tête pensante devra penser de s'affranchir. » Il ne s’entend avec cela qu’à des « dieux » se tordant de rire face aux prétentions des hommes les plus sages : « A supposer que les dieux philosophent, eux aussi, ce que plusieurs conclusions m'incitent fortement à croire, je ne doute pas qu'ils ne sachent aussi, tout en philosophant, rire d'une façon nouvelle et surhumaine – et aux dépens de toutes les choses sérieuses ! Les dieux sont espiègles : il semble que, même pendant les actes sacrés, ils ne puissent s'empêcher de rire » (F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, IX, 294, Œuvres, vol. II, p. 730). Zarathoustra, malheureux prophète de l'on ne sait quel dieu, reste désespérément acerbe. On ne s’accommode à la limite que de cette constatation ou promesse : « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude » (Ainsi parlait Zarathoustra, IV,  « L'autre chant de la danse », Œuvres, vol. II, p. 467).

On ne sait que penser du rire de Nietzsche. On ne trouve pas tant de rire dans son œuvre qu'une volonté pathétique de rire, qu’il pousse jusqu’à déclarer : « Et soit fausse pour nous toute vérité où il n’y ait qu’un seul éclat de rire ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, « D’anciennes et de nouvelles tables »). Pourtant il serait dénué de tout sens de l'humour, prêchant le rire avec un sérieux prussien qui l'aura condamné, plus qu'autre chose, à l'asile. Il serait même mort de ne point savoir rire, peut-être aussi de sarcasme, maquillé en humour, exacerbé par l'intarissable vanité de l'homme. Il plaide certes pour l'esprit de légèreté contre l'esprit de pesanteur ou de lourdeur. Pourtant, son rire n’éclate jamais pleinement (peut-être par bon goût, sûrement par sérieux) et reste au rang d’un ricanement – du moins ne procure-t-il pas cette santé (du rire) qu'il recherche et prescrit. On ne rit pas vraiment de ses aphorismes ; on les goûte, on ne les avale ni ne les crache. Jamais prédicateur du rire n'a été, autant le reconnaître, plus sentencieux et plus lourd. Ses « chants de danse et de raillerie contre l’esprit de pesanteur » convainquent d'autant moins qu'ils ont inspiré l'esprit de l'abscons, par trop précieux, d’un Heidegger. Les Allemands auraient encore beaucoup à faire pour acquérir la vertu de rire. Les disciples de Zarathoustra seraient encore plus tristes que leur maître pour le louer en ces termes : « En vérité tu déployais le rire même comme un multicolore firmament au-dessus de nous » (Ainsi parlait Zarathoustra, II, « Le Devin »).

Photo : Curt Stoeving, Friedrich Nietzsche on the veranda of his parents' house in Naumburg, 1894.