DANS LE SILLAGE DE PASCAL : PENSEUR DU CŒUR ET DE LA RAISON

21 Apr 2018 DANS LE SILLAGE DE PASCAL : PENSEUR DU CŒUR ET DE LA RAISON
Posted by Author Ami Bouganim

Pascal médite la brindille qu’est l’homme dans le chaos du néant et l’éternité de l'infini, ne trouvant pas grand-chose à quoi s’accrocher : « Nous voyons donc un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout à l'autre ; quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle, et nous quitte, et si nous le suivons il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle ; rien ne s'arrête pour nous » (B. Pascal, Pensées, & 199). Pascal succombe au vertige existentiel qu’inspire le grand silence intersidéral : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Sa perception de l’homme est entrée dans les archives des perles philosophiques : « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser ; une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu'il sait qu'il meurt et l'avantage que l'univers a sur lui. L'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut relever et non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale » (Pensées, & 200). L’homme n’est qu’une broutille dans la grande trame cosmique et ce serait tout à son mérite et à son honneur d’en prendre conscience et de s’assumer comme tel. Sitôt qu’il réalise que sa vanité ne contribue qu’à exciter une passion purulente, il se met à chercher le bonheur dans les recoins du silence. Pascal ne cache pas sa répugnance pour l'homme vaniteux et sarcastique, homme gâté qui trouve son exutoire dans le divertissement qui le détourne de l’encombrement de soi par soi et de la mort qui guette : « Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure » (Pensées, & 139).

L'homme étant écartelé entre le cœur et la raison, Pascal tente de départager les motivations de l'un et les raisons de l'autre : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » (Pensées, & 423). Il incline pour un alliage entre ces deux instances et plus précisément entre l'imagination et la raison. L’imagination donnerait chair à la raison qui, sans elle, resterait en l’état de squelette, et c'est ce revêtement charnel qui engendre la beauté, la justice et le bonheur : « L'imagination dispose de tout, elle fait la beauté, la justice et le bonheur qui est le tout du monde » (Pensées, & 44). Le sentiment l'emporte sur le raisonnement, pour ce qui est de l'invention, de la création, de l'inhibition. L'instinct et le sentiment, organes de la connaissance du cœur, convergeant dans l’imagination, révèlent des choses inaccessibles à la raison. Sans imagination, ce serait la mort. Seuls les sables seraient exclusivement rationnels.

Pascal circonscrit trois domaines : le premier où l'on est tenu de fonder les choses et de leur chercher des raisons ; le second où l'on est en droit de douter et de rester sur l’expectative ; le troisième où l'on doit s'incliner, se soumettre et croire. L’erreur – méthodologique ? – consisterait à douter là où l’on devrait raisonner, à raisonner là on l’on devrait croire, etc. : « Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, se soumettre où il faut. Il y (en) a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration, ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre, ou en soumettant à tout, manque de savoir où il faut juger » (Pensées, &170). Mais Pascal manque de délimiter les domaines de la raison, du doute et de la foi. On ne sait quand la raison libère et quand elle damne ? Quand « le désaveu de la raison » est raisonnable et quand il est aberrant ? Quand la religion abêtit et quand elle sauve ? Quand elle convainc et quand elle terrorise ? Quand nous sommes dans la piété et quand dans la superstition ? Quand le doute est légitime et quand il bascule dans le dénigrement ? Quoiqu’il en soit, on ne trouve de remède à ses déchirements que dans la foi.

Pascal distingue encore entre « l'esprit de finesse », accessible au commun des mortels, porté par le sentiment, et « l'esprit de géométrie », réservé aux savants. Il distingue encore (dans le seul raisonnement ?) entre « l'esprit de justesse », intensif, pénétrant et rigoureux, et « l'esprit de géométrie », extensif, ample et synoptique. Le premier est volontiers pratique ; le second théorique : « L'un est force et droiture d'esprit. L'autre est amplitude d'esprit » (Pensées, & 244). L'intuition, réclamant l’évidence, ressortirait à l’un ; la raison (l’intelligence), réclamant la démonstration, à l'autre. D’un côté, nous aurions la perspicacité ; de l’autre, la discursivité. L'immédiateté ; la médiation. Le concret ; l'abstrait. Voire la délicatesse de-ci, la lourdeur de-là.

Pascal réclame l'esprit de finesse de ses lecteurs. Sans cela on ne le suivrait pas dans ses considérations entre le cœur et la raison, on laisserait le cœur incriminer et discréditer la raison, la raison censurer le cœur. On doit se montrer sensibles à leurs interactions si l’on veut penser décemment sans attenter à la vie : « La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale. C'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l'esprit. Se moquer de la philosophie c'est vraiment philosopher" (Pensées, & 513). Ses variations de pensée – illustrant son mode de penser autant que son mode d’exposition – représentent un choix de composition. Pascal choisit de procéder par touches pour souligner que la pensée ne se laisse pas contraindre à l’ordre d’un exposé magistral sans faire violence à la réalité, plus complexe qu’elle ne paraît : « Je ferais trop d'honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre puisque je veux montrer qu'il en est incapable » (Pensées, & 532).