DANS LE SILLAGE DE POPPER : L’INDUCTIVISME DE LA SCIENCE

13 Jan 2021 DANS LE SILLAGE DE POPPER : L’INDUCTIVISME DE LA SCIENCE
Posted by Author Ami Bouganim

L’induction est au cœur de la recherche. Elle présume que l’observation de la répétition une multitude de fois d’un même scénario causal – que tel phénomène précède ou suit tel autre – autorise l’énoncé d’une loi causale – que les phénomènes se suivront toujours. Or rien ne garantit – logiquement – que par un concours de circonstances imprévisible, un cas ne vienne perturber la chaine causale, ruiner l’induction et par conséquent la théorie fondée sur elle pour l’expliquer. Parce qu’elle repose sur l’induction, la science reste, comme le soulignait Hume, incertaine et n’a de cesse de poursuivre la confirmation de ses théories. Elle se montre encline à consolider les inductions qui les sous-tendent par de nouvelles observations, tant et si bien qu’on tend à écarter les cas exceptionnels ou à remanier les théories pour en rendre compte plutôt que de les remplacer. Cette incertitude que l’induction communique à la science est à l’origine de ce qu’on a nommé depuis Hume « le scepticisme méthodologique de la science ». On n’est jamais sûr qu’une théorie, établie méthodiquement sur la base d’inductions, soit à jamais sûre, quel que soit le nombre d’expériences réalisées pour l’étayer et quel que soit le temps écoulé depuis son énoncé.

On persiste – aujourd’hui encore – à procéder par confirmation continue des théories (à chercher des indices confirmant leur « vérité », ou pour reprendre un terme poppérien leur « vérisimilitude »). Tout juste se contente-t-on, sous la pression des occurrences qui les déçoivent, à leur remaniement continu. On ne cherche pas, comme le souhaiterait Popper, des indices qui les infirmeraient et les réfuteraient. Dans la pratique inductiviste-confirmatrice qui domine la recherche, on s’expose à persister dans un même paradigme qui n’autorise que certaines prédictions et marginalise ce qui dérogerait à sa prédictibilité. On tend à se barder dans ses théories, les mobilisant pour interpréter-expliquer même des phénomènes inattendus, qu’ils soient nouveaux – ne serait-ce que parce que le cosmos évolue – ou que leur étude évolue – ne serait-ce que parce que les outils de prospection et d’observation évoluent pour ne point parler des constructions mathématiques qui servent désormais de trames pour de nouvelles théories.

Quoique préconisant de donner des « critères de falsifiabilité » pour les théories (si telle occurrence se produit alors la théorie avancée est fausse), Popper se résigne à cette inclination pour la confirmation continue à laquelle invite l’inductivisme de la recherche sinon de la science qui interdit toute confirmation définitive d’une théorie. On ne peut se passer de l’induction, elle est nécessaire à la recherche scientifique. Elle permet d’observer des régularités dans le retour des causes-effets, d’établir des lois causales et de les systématiser dans des théories. Or en l’absence de critères de falsifiabilité, qui donneraient les occurrences qui ruineraient les théories, celles-ci se laissent reconduire par la routine des confirmations (on ne cherche pas tant à récuser ses thèses – comme d’ailleurs ses positions – comme l’on cherche à les consolider). L’induction est davantage requise dans et pour la découverte scientifique que pour proposer/élaborer une théorie scientifique et pour confirmer des théories que pour les contredire et les réfuter : « La différence fondamentale entre mon approche et celle pour laquelle j’ai introduit, il y a longtemps, le qualificatif « inductiviste » est la suivante : je mets l’accent sur les arguments négatifs, comme les exemples négatifs ou contre-exemples, les réfutations et les tentatives de réfutations – bref, sur la critique –, alors que l’inductiviste met l’accent sur les « exemples positifs », dont il tire des « inférences non démonstratives », et dont il espère qu’ils garantiront la fiabilité des conclusions de ces inférences » (K. Popper, « La connaissance conjecturale », « La Connaissance objective », Aubier, 1991, p. 64). Popper n’a d’autre choix que de substituer un scepticisme temporel – la théorie est vraie/plausible tant qu’elle n’a pas été réfutée – au scepticisme méthodologue – accompagnant l’incertitude inhérente à l’induction. Ce faisant, il ne résout pas tant le problème logique de l’induction qu’il en marginalise l’importance dans le processus de corroboration de la vérisimilitude dans les sciences.

Cette inclination à consolider ses thèses – à renforcer ses positions – serait somme toute naturelle. Pour Popper, c’est toute la réalité – végétale, animale, humaine, cosmique – qui serait commandée par le souci d’éliminer l’erreur, Einstein autant que l’amibe : « Tout organisme est à tout moment engagé dans la résolution de problèmes par la méthode d’essai et d’erreur ; il réagit aux nouveaux comme aux anciens problèmes par des essais qui se font plus ou moins au hasard..., et qui sont éliminés s’ils échouent (S’ils réussissent, ils accroissent la probabilité de survie des mutations qui simulent la solution ainsi obtenue, et ils tendent à rendre cette solution héréditaire, en l’incorporant à l’intérieur de la structure spatiale ou de la forme du nouvel organisme) » (K. Popper, « Des nuages et des Horloges », dans « La Connaissance objective », pp. 369-70). Popper plaide donc pour un processus darwinien de la connaissance et de l’apprentissage, procédant par la recherche et la découverte de l’erreur et son élimination. Il pousse son darwinisme jusqu’à présenter les essais et les solutions que les animaux finissent par inscrire dans leur comportement et à inclure dans leur anatomie comme « des analogues biologiques des théories ». Celles-ci seraient du reste produites par l’homme comme les nids le sont par des oiseaux et les toiles par les araignées, se coulant dans les croyances, les dispositions et les attentes des hommes, allant jusqu’à provoquer « l’émergence de nouvelles valeurs biologiques ».

L’élimination de l’erreur répond à l’exigence de la logique classique de rechercher les contradictions et de les éliminer. L’histoire humaine même ne serait, malgré ses drames, qu’un vulgaire corollaire de cette tendance générale. Popper privilégie une théorie évolutionniste, quasi darwinienne, de la connaissance procédant de la sélection naturelle des hypothèses : « Notre connaissance est constituée, à tout moment, par les hypothèses qui ont montré (comparativement) leur adaptation par le fait qu’elles ont survécu jusqu’à maintenant dans leur lutte pour l’existence ; une lutte entre concurrentes qui élimine les hypothèses inadaptées » («L’évolution de la connaissance » dans « La Connaissance objective », p. 392). Il insiste sur le développement – exosomatique ou extra-personnel – d’organes extérieurs aux corps ou aux personnes, à l’instar des outils, des armes, des machines et des habitations, toutes sortes d’accessoires et d’intermédiaires qui permettent un réaménagement de l’environnement et de la personne. Dans ses considérations, Popper présume du principe de transposition qui stipule que « ce qui vaut en logique doit valoir en génétique ou en psychologie » (K. Popper, «Les deux visages du sens commun», « La connaissance objective », p. 129, rem. 2).