DANS LE SILLAGE DE POPPER : UN DISSIDENT POSITIVISTE

16 Jan 2018 DANS LE SILLAGE DE POPPER : UN DISSIDENT POSITIVISTE
Posted by Author Ami Bouganim

Karl Popper est un dissident du Cercle de Vienne auquel il reproche l'étroitesse de son positivisme, la radicalité du discrédit qu'il jette sur la métaphysique, sa postulation du principe de la vérifiabilité d'un énoncé (qui permet de statuer sur sa vérité ou sa fausseté) comme condition de sa signification (qui décide de son sens ou de son non-sens)... et la mésinterprétation de ses propres thèses par ses membres. Il lui reproche encore d'éluder les questions les plus importantes en les déclarant dénuées de sens et de contourner les problèmes en les cataloguant comme pseudo-problèmes. Il décèle enfin dans son attitude critique une tendance somme toute courante : « Fréquemment, un mouvement philosophique entièrement neuf surgit, qui finit par dénoncer les vieux problèmes philosophiques comme des pseudo-problèmes, et qui oppose le mauvais non-sens de la philosophie au bon sens de la science empirique, positive et pleinement pourvue de signification » (K. R. Popper, La Logique de la découverte scientifique, Payot, 1978, p. 49). Popper s’en prend en l'occurrence au premier Wittgenstein dont il considérait le Tractatus logico-philosophique comme le manifeste du Cercle de Vienne.

Popper allie l’anti-verbalisme, évitant « comme la peste de discuter du sens des mots », à l’anti-essentialisme, écartant comme stérile toute question sur l’essence des phénomènes. En revanche, il concède une certaine « réalité » aux problèmes, aux théories, aux erreurs, etc., de même qu’aux concepts. Ce réalisme (réel ? méthodologique ?) serait celui du sens du commun dont il se pose en philosophe : « Je suis un réaliste dans les deux sens du terme. Premièrement, je crois à la réalité du monde physique. Deuxièmement, je crois que le monde des entités théoriques est réel. » Popper rejette la « méthode » du projecteur qui fait précéder l’élaboration des théories aux observations des phénomènes pour privilégier sa « méthode » du seau qui fait précéder les observations aux théories. Il intègre enfin le moment herméneutique jusque dans la connaissance scientifique, contestant toute pureté aux données des sens, desquelles l’on dégage selon sa méthode les théories : « Les prétendues « données » sont en réalité des réactions adaptives et, par conséquent, des interprétations qui incorporent théories et préjugés, et qui, comme les théories, sont imprégnées d’attentes conjecturales ; qu’il ne saurait exister ni perception pure ni « donnée » pure ; tout comme il ne saurait exister de pur langage observationnel, puisque tous les langages sont imprégnés de théories et de mythes » (K. Popper, « Une épistémologie sans sujet connaissant », dans La Connaissance objective, Aubier, 1991, p. 232).

En fait, Popper oppose deux modes de connaissance : celle qui réclame une justification des théories fondée sur des raisons suffisantes (les théories doivent présenter suffisamment d’indices pour prétendre à la vérité) et celle qui réclame une corroboration constante des théories soumises à des tests destinés à les réfuter (les théories sont valides tant qu’elles résistent à ces tests). Dans le premier cas, la science procède par confirmations s’accumulant les unes aux autres ; dans le deuxième, la science procède par tentatives répétées de réfuter ses théories. Dans le premier cas, on ne cesse d’étayer les théories ; dans le deuxième, de les tester. Popper privilégie le deuxième mode de connaissance consistant à ne tenir comme « vraie » une théorie que tant qu’elle résiste aux tests visant à la réfuter. Il ne parle pas de « vérité », qui serait une notion définitive, mais de vérisimilitude, qui serait une approximation provisoire de la vérité. Il délivre de la sorte une légitimation méthodologique au scepticisme qui stipule qu’on n'apporte pas de solution à un problème sans susciter un nouveau problème dont la résolution imprimera son progrès à la connaissance humaine.

Popper est plus nuancé que les positivistes du Cercle de Vienne puisqu’il ne s’entend qu’à une connaissance conjecturale qui ne prétendrait qu’à une vérisimilitude d’autant plus grande qu’elle résisterait aux tentatives répétées de l’ébranler. Il récuse toute logique épistémique, essentiellement subjectiviste, qui invoque les connaissances, les croyances, et lui substitue comme une logique du test qui ne s’entend qu’à des essais de corroboration : « car le scientifique... ni ne connaît ni ne croit ». L’épistémologie poppérienne se veut évolutionniste, s’enquérant des conditions et des circonstances de la découverte scientifique et de ses progrès.

Dans certains passages de l’œuvre de Popper, on trouve des signes incontestables d'« hérésie » positiviste, voire de paranoïa d'exclu.