The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE RICŒUR : UN COGITO TEXTUEL

Ricœur ne cesse d’insister sur « l’irréductible polarité de la parole et de l’écriture ». La première reste liée aux circonstances de son énoncé, la seconde, déliée, s’arrache aux circonstances de sa production. Dans ses termes : « L’écrit ouvre un monde au-delà de toutes les références ostensives » (P. Ricœur, « L’enchevêtrement de la voix et de l’écrit », dans « Figures 3 », p. 308). L’éloignement de l’œuvre du passé, recouvrant son aliénation, ne laisse d’autre choix que de se la réapproprier et cette réappropriation engage la compréhension de soi qui s’ouvre aux textes et se laisse médiatiser par eux. La réappropriation pointerait comme un terme dans la surenchère qui caractérise les considérations herméneutiques (on ne comprend qu’autant qu’on interprète, on n’interprète qu’autant qu’on glisse des préconceptions et vise des applications, on ne vise ces dernières qu’autant qu’on se situe à la croisée du passé (de l’auteur), du présent (du lecteur) et dans la perspective de l’avenir du destinataire de l’interprétation…). Dans tous les cas, la réappropriation est motivée soit par des intérêts politiques, sociaux, religieux, soit par d’insidieuses considérations ou manies scolastiques. Le cogito, tel qu’il intervient dans la réappropriation, a comme une texture qui se tisserait de tous les textes qui se sont proposés à la lecture et à l’étude. On s’expose au texte davantage qu’on ne s’en empare ou lui impose notre vision et l’on étend notre compréhension de soi en le comprenant : « Je tiens ferme que comprendre est inséparable de se comprendre, que l’univers symbolique est le milieu de l’auto-explicitation » (P. Ricœur, « Le Conflit des interprétations », p. 169). Ricœur reconnaît : « On n’en a jamais fini avec les réinterprétations » (« Figures 3 », p. 279).
Contrairement aux partisans inconditionnels de l’intertextualité qui partent dans tous les sens sous prétexte que le texte ne comporte pas de sens en soi, qu’on ne peut le saisir ou qu’il se résorbe dans le sens qu’on lui prête dans l’exercice, plus libre que méthodique, de lui en assigner dans le butinement de texte en texte auquel se résorbe l’interprétation, Ricoeur invoque « l’inaliénable fonction référentielle du discours ». Il n’écarte pas la possibilité pour le texte de véhiculer un sens, même si celui-ci réclame sa réactualisation. Son herméneutique, à l’instar de l’exégèse religieuse, s’inscrit dans une tradition qui prend en considération l’histoire des effets du ou des sens dont les textes se sont chargés au cours de l’histoire, que ce soit dans un souci de fidélité scolastique dans le cas de la production philosophique ou apostolique dans le cas de la production religieuse.
Ricoeur est pris dans l’explicitation et le commentaire de la pensée philosophique. Il ne s’en écarte pas assez pour articuler une pensée personnelle. Trop timide, timoré ou modeste, sûrement plus honnête, il ne veut ni ne peut tricher. Il pratique consciencieusement son travail herméneutique. Un philosophe-fourmi, cherchant ses miettes dans les textes, reconstituant à partir d’elles le meilleur du texte. L’austérité et la correction protestantes – l'immunisant contre l’absolu – dépassionnent jusqu’à ses considérations religieuses, qui piétinent dans un éclectisme d'une sobriété à dissuader toute verve prédicatrice. Elles se perdent d'ailleurs en variations théologiques qui manquent de déboucher sur des conclusions, laissant le lecteur sur une bonasse expectative. Ricoeur ne serait que l'inlassable préfacier d'une pensée réclamant sa réinterprétation, c’est-à-dire sa réappropriation réactualisatrice : « La lecture et la prédication sont de telles réactualisations en parole de l’écriture. Un texte est, à cet égard, comme une partition musicale qui demande à être exécutée... » (P. Ricoeur, « Nommer Dieu », « Figures 3 », p. 284).

