DANS LE SILLAGE DE ROUSSEAU : DE L’EDUCATION POSITIVITE A L’EDUCATION NEGATIVE

10 May 2018 DANS LE SILLAGE DE ROUSSEAU : DE L’EDUCATION POSITIVITE A L’EDUCATION NEGATIVE
Posted by Author Ami Bouganim

Les traités des passions, de la nature, de l’âme, de la religion, de la politique, de la connaissance... convergent dans ce traité de l'éducation que serait L'Emile où le nombre des distinctions est tel qu’on n’arrive pas toujours à préciser les positions de Rousseau. Sa principale distinction reste entre « éducation positive », tant anticipatrice qu’elle ferait violence à l’enfant, et « éducation négative », principalement préventive, soucieuse de son épanouissement naturel. Cette distinction est fondée sur une première ébauche de la psychologie des stades selon laquelle : « Chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre ». Elle réclame de prendre en considération les facultés caractérisant chaque âge et les possibilités pédagogiques qu’elles autorisent.

L’éducation positive « tend à former l'esprit avant l'âge et à donner à l'enfant la connaissance des devoirs de l'homme ». Elle se montre tant soucieuse de l’avenir qu’elle se révèle nocive, comme dans l’instruction religieuse, incriminée pour son ennui et accusée des écarts et des vices qu’on rencontre couramment chez les jeunes. Elle recourt à l’autorité, exerce des pressions et se montre pédante : « Notre manie enseignante et pédantesque est toujours d'apprendre aux enfants ce qu'ils apprendraient beaucoup mieux d'eux-mêmes. » Rousseau s’acharne contre les cours, les prêches, les mots et privilégie les confidences sur les leçons : « Avec notre éducation babillarde nous ne faisons que des babillards » (J.-J. Rousseau, L’Emile III, La Pléiade, vol. IV, p. 447). Il se montre catégorique : « J'ai prouvé que cette éducation, que vous appelez la plus saine, était la plus insensée, que cette éducation, que vous appelez la plus vertueuse, donnait aux enfants tous leurs vices ; j'ai prouvé que toute la gloire du paradis les tentait moins qu'un morceau de sucre, et qu'ils craignaient beaucoup moins de s'ennuyer à Vêpres que de brûler en Enfer... » (J.-J. Rousseau, Lettre à C. de Beaumont, La Pléiade, vol. IV, p. 945).

De son côté, l’éducation négative accentue les ressources du cœur au détriment de celles de la raison. Elle préconise de laisser l'enfant, bon de nature et dénué de distinction morale-civile, s'épanouir à son rythme, sans contraintes et sans pressions. Elle préconise encore de le laisser se heurter aux limites de sa liberté pour lui permettre de tirer de lui-même des leçons de ces heurts. Elle n’en prescrit pas moins de surveiller et de contrôler les conditions d'exercice de la liberté : « Gouverner sans préceptes et tout faire en ne faisant rien » (J.-J. Rousseau, L’Emile II, La Pléiade, vol. IV, p. 362). Pour cela, elle réclame un réaménagement perpétuel des processus – génétiques, épistémologiques, moraux, sociaux, voire politiques – qui acheminent l'enfant de l'état de nature à l'état de société sous l’incitation (positive ?) de la nature – naissance des passions notamment – et la perversion de la société – relation à l'autre pervertissant l'amour de soi en amour propre sous le harcèlement constant de poursuivre l’amour, souvent creux, de son prochain. Elle ne montre d’autre souci que d'instruire les dispositions naturelles inhérentes à chaque âge, piquant la curiosité de l’enfant et suscitant son intérêt. Sa didactique privilégie ce qu'on nomme aujourd'hui les situations et relations informelles qui impliquent le cœur au détriment des situations et des relations formelles qui n'engageraient que l'intelligence. La « méthode inactive » de Rousseau, qui n’est pas sans évoquer les « méthodes actives » modernes, dédramatise l'éducation – laisser croître, laisser s'épanouir, laisser être – en préconisant de s’en remettre aux libéralités de la nature : « Jeunes maîtres... souvenez-vous qu'en toutes choses vos leçons doivent être plus en action qu'en discours ; car les enfants oublient aisément ce qu'ils ont dit et ce qu'on leur a dit, mais non pas ce qu'ils ont fait et ce qu'on leur a fait » (J.-J. Rousseau, L’Emile II, La Pléiade, vol. IV, p. 333).

En fait, Rousseau est en quête d'un dosage entre l'œuvre de la nature, l'exercice de la raison et l'action de l'habitude. Malgré la pléthore des études, des commentaires et des notes, on n’est pas près de reconstituer ce dosage. Rousseau serait partisan d'un régime de nature qui ne basculerait ni dans la sauvagerie ni dans la philosophie. Dans son souci de soutirer l'homme à la duplicité que la socialisation (mondaine) instille à l'être naturel, il tente de lever les contradictions – inhérentes à sa doctrine davantage qu'à la condition humaine ? – entre la nature, censée cultiver l'humanité en l'homme, et la société, qui la corrompt en le destinant à une carrière, à un rang... à un paraître. Rousseau ne se dispense pas de s’interroger sur la meilleure manière d’introduire l'homme naturel sauvage dans l'état de société sans compromettre ses traits de nature : « Emile n'est pas un sauvage à reléguer dans les déserts ; c'est un sauvage pour habiter les villes » (J.-J. Rousseau, L’Emile III, La Pléiade, vol. IV, p. 483). Il cherche la meilleure transition du régime de la liberté naturelle au régime de la (loi de) raison qui épargnerait à l’enfant la scolarisation qui l’incarcère au point de ressentir la fin de ses études comme une libération. Cette éducation naturelle requiert l'expérimentation permanente avec un précepteur comme « ministre de la nature » acquis à ce slogan, parmi tant d’autres dans ce manifeste pédagogique : « Laissez mûrir l'enfance dans les enfants » (L'Emile, p. 113).

Dans son souci de garantir une conscience de l'ignorance quasi socratique, l’éducation négative prend le contre-pied, volontiers polémique, de toute pédagogie : « J'enseigne à mon élève un art très long, très pénible et que n'ont assurément pas les vôtres, c'est celui d'être ignorant » (L’Emile II, p. 370). Rousseau pousse son socratisme jusqu'à assimiler l'opinion au préjugé, « le poison de l'opinion », pervertisseur de la vérité-sincérité naturelle. Il se montre tant soucieux d'ignorance qu'il préconise de la cultiver comme condition à la bonne instruction, voire comme sa marque, du moins l'ignorance inhérente à chaque âge et à chaque condition. L'art pédagogique consiste à attendre les meilleures circonstances et à créer les meilleures conditions à une instruction subtile.