DANS LE SILLAGE DE ROUSSEAU : LE CONTRAT SOCIAL

1 Nov 2019 DANS LE SILLAGE DE ROUSSEAU : LE CONTRAT SOCIAL
Posted by Author Ami Bouganim

L’homme étant bon et libre de nature, Rousseau est en quête d'un mode d'adhésion à la société qui n’entamerait pas la bonté-liberté-souveraineté naturelle de l’individu (particulier) et protégerait ses intérêts contre l’arbitraire du pouvoir. Dans ses termes : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » (J.-J. Rousseau, « Le Contrat Social », I, 6, La Pléiade, vol. III, 1964). Or l’accès à la société recouvre une aliénation de l’état de nature puisque l’on doit se dessaisir de sa volonté – du moins la limiter – en faveur de la volonté générale, de même que d’une parcelle de sa souveraineté en faveur de la souveraineté commune. Le particulier (l’individu) n’aurait d’autre choix (politique ?) que de s’accommoder de cette démission toute partielle pour mieux garantir sa liberté contre son empiètement par d'autres libertés et accéder – se résoudre ? – au pouvoir souverain porté par la volonté générale et incarné par le prince. C’est cette conversion (mise à l’écart ? marginalisation ? modération ?) de l’intérêt particulier en intérêt général – censé préserver les intérêts particuliers – qui serait au cœur du contrat social. Dans les termes plutôt brouillons de Rousseau : « Le pacte social est d'une nature particulière et propre à lui seul, en ce que le peuple ne contracte qu'avec lui-même, c'est-à-dire le peuple en corps comme souverain avec les particuliers comme sujets, condition qui fait tout l'artifice et le jeu de la machine politique, et qui seule rend légitimes, raisonnables et sans danger des engagements qui sans cela seraient absurdes, tyranniques et sujets aux plus énormes abus. Les particuliers ne s'étant soumis qu'au souverain et l'autorité souveraine n'étant autre chose que la volonté générale, nous verrons comment chaque homme obéissant au souverain n'obéit qu'à lui-même, et comment on est plus libre dans le pacte social que dans l'état de nature » (J.-J. Rousseau, L'Emile V, La Pléiade, vol. IV, 1969, p. 841). La société trouve sa légitimité par et dans l’accord de tous autour du prince. La puissance – exécutive – œuvrant de concert avec la volonté – législative – pour garantir l'équilibre nécessaire à la bonne marche de l'Etat, le souverain gouvernera, le magistrat légiférera, les citoyens obéiront. Le contrat social est destiné à atténuer sinon résoudre les paradoxes que suscite la nécessité pour les hommes de se ranger en société sans renoncer à leurs vertus et droits de nature. Le paradoxe le plus aigu réside encore dans la contrainte faite au citoyen de tout sacrifier, y compris sa vie en cas de guerre, pour préserver le cadre censé le garantir contre la violence et l'arbitraire provenant du déchaînement des intérêts particuliers.

L'ambiguïté politique de Rousseau vient de ce que le particulier est à la fois sujet et souverain et qu’il se décharge de son pouvoir souverain sur le prince, investi par la volonté générale (convergente des volontés particulières ?) pour sévir contre les incartades des particuliers sans se laisser tenter par la puissance : « Plus le gouvernement a de la force pour contenir le peuple, plus le souverain doit en avoir à son tour pour contenir le gouvernement » (J.-J. Rousseau, L’Emile V, La Pléiade, p. 844). Le divorce entre le particulier et le citoyen risquant d’engendrer un homme double plus disposé au mensonge qu'à la vérité, le gouvernement idéal n'imposerait rien que les sujets ne voudraient : la maxime publique exaucerait celle du cœur, dans l'unité recouvrée et l'harmonie naturelle entre tous, excluant tout dédoublement entre la sphère publique et privée. Le pacte social, censé assurer l'équilibre des intérêts de tous, réclame le renouvellement permanent de l'adhésion populaire pour contenir tout retour du déchaînement des instincts. Il se calque sur le modèle du contrat de mariage destiné à garantir la satisfaction des besoins naturels des conjoints dans le respect de la liberté de chacun et de la réciprocité de leurs droits respectifs. Dans le mariage, la nature est surmontée sans être niée, dans et par des règles dont l’autorité reste d'arrangement.

Selon qu’il s’inscrit dans une transition raisonnée de l'état de nature à l'état civil ou dans une régression dégénérescente de l'état civil à l'état de nature, Rousseau ne cesse de balancer dans ses considérations sociopolitiques entre des positions partiellement contradictoires. On ne sait quand il se soucie de créer une société à partir de l’état de nature et quand il se préoccupe de ses nuisances sur l’état de nature. Il est tant pénétré de la nature frelatée de l'homme-citoyen qu'il échoue du reste à articuler une morale et se contente de maximes pratiques – une morale sensitive – destinées à préserver la vertu intérieure contre les perversions que réserve la vie en société : « ... cette grande maxime de morale, la seule peut-être d'usage dans la pratique, d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts, et qui nous montrent notre bien dans le mal d'autrui : sûr que dans de telles situations, quelque sincère amour de la vertu qu'on y porte, on faiblit tôt ou tard sans s'en apercevoir, et l'on devient injuste et méchant dans le fait, sans avoir cessé d'être juste et bon dans l'âme » (J.-J. Rousseau, « Les Confessions, II », La Pléiade, vol. I, 1959, p. 56). La morale de Rousseau – et je ne saurais dire en quoi elle consiste exactement – recouvrerait dans tous les cas la résistance à l'envahissement de l'intériorité – bonne de nature – par l’extériorité civile-publique – mauvaise de nature. Quoi qu’il en soit, sans mutualité entre les particuliers, recouvrant l'égalité civile, pour garantir l'équilibre de leurs intérêts, le prix du désistement de sa liberté-souveraineté de nature serait insoutenable puisqu'on n’œuvrerait plus tant pour soi que pour les autres.

La conclusion de nouveaux pactes est d’autant plus vitale pour maintenir la cohésion sociale que les cimentations nationales traditionnelles sont battues en brèche par les pressions de la mondialisation (circulation des individus et des produits, restructurations démographiques, émergence de nouveaux syncrétismes religieux, croisements culturels, etc.) On ne saurait préconiser des restaurations nationales sans que cela ne sous-entende ou n’implique une atteinte au régime du droit, une menace sur les libertés, l’exclusion, l’expulsion, la conversion, voire la déportation. Malgré les poussées ou accès nationalitaires – populistes ? – auxquels nous assistons, l’invocation de la nation comme panacée contre les troubles, intérieurs ou extérieurs, fantasmés par la nostalgie et caricaturés par la peur, participe d’une crispation condamnée à se dénouer. Dans un siècle sinon de nos jours, par un débat libéré des pesanteurs du passé sinon dans de nouvelles guerres inter-nationales ou de malheureuses guerres civiles. Le contrat social de Rousseau présume de l’extension d’une religion naturelle, rationnelle et universelle sous le régime du cœur accordé à la raison. Or les religions historiques persistent dans leur exclusivité, résistant aux privatisations que des modèles de contrats sociaux irréligieux, a-religieux ou laïcs souhaiteraient rabattre dans une sphère privée invisible de la sphère publique. Cela n’étant plus possible – pour l’heure ? – de nouveaux contrats sociaux sont à négocier dans le respect d’une irrésistible pluralisation des cultes, des mœurs, des cultures, des désirs et des vocations.