DANS LE SILLAGE DE RYLE : LA PHOSPHORÉSCENCE DE LA PENSÉE

6 Apr 2018 DANS LE SILLAGE DE RYLE : LA PHOSPHORÉSCENCE DE LA PENSÉE
Posted by Author Ami Bouganim

Ryle récuse l'antériorité des phénomènes psychiques sur la performance des actes (de parole, de création, de comportement...). Elle serait au cœur de ce qu’il nomme « la théorie para-mécaniste de l'esprit » qui postule des antécédents psychiques commandant les actes. Elle recouvre le dualisme métaphysique – esprit-corps – et se solde par une lourde marchinerie qui présume indûment d’associations mécaniques entre des entités psychiques, postulées ou réelles, et les actes : "Now if we divest these questions of associations with any 'wires and pulleys' questions, we can see that they are simply questions about the concept of imagining or make-believe, a concept of which I have so far said nothing positive. I have said nothing about it so far, because it seemed necessary to begin by vaccinating ourselves against the theory, often tacitly assumed, that imagining is to be described as the seeing of pictures with special statues" (Ryle, G., The Concept of Mind, p. 256). Ryle s’irrite du double monde que mettent en scène les hypothèses para-mécanistes de l'esprit, raille les questions qui s'enquièrent de ses mécanismes, recourt à la diatribe et à l'ironie pour exorciser la pensée du « fantôme de l'esprit » :"They talk as if they were doing something like speculative anatomy or even counter-espionnage" (The Concept of the Mind, p. 222).

Ryle oppose à ce dualisme mécaniste un dualisme méthodologique sinon un monism de concaténation : "... when we speak of a person's mind, we are not speaking of a second theatre of special status incidents, but of certain ways in which some of the incidents of his one life are ordered. His life is not a double series of events taking place in two different kinds of stuff; it is one concatenation of events, the differences between some and other classes of which largely consist in the applicability or inapplicability to them of logically different types of law-like propositions" (The Concept of Mind, p. 167). Ryle pousse la critique jusqu’à contester toute réalité aux constituants mentaux, du moins conteste-t-il toute compétence à la psychologie de l’intériorité et se rabat-il sur un behaviorisme dénué de gloire qui substitue la notion de « frame of mind » à celle de « disposition ».

Ryle en est amené à distinguer entre connaître et croire. Les deux verbes s’exercent sur les mêmes domaines. Le premier recouvre une capacité de réalisation, le second une tendance à agir ou à réagir. Connaître (to know) se fonde sur des habiletés (skills), croire sur des motivations (The Concept of the Mind, pp. 133-5). Ryle distingue encore entre causes et raisons : les premières couvrent les facteurs – extérieurs ? – qui agissent sur l'agent ; les seconds restituent les mobiles – intérieurs ? – qui s'explicitent en “frames of mind". La postulation de ces derniers revient à celle de pseudo-lois, "law-like hypothetical proposition". Croire se présente souvent comme une ébauche, une esquisse, un brouillon du connaître. Ryle distingue encore entre différentes théories de la connaissance, mentionnant comme en passant "the phosphorescence theory of consciousness" (Cf. The Concept of the Mind, p. 174). Cette théorie serait à l'œuvre quand l’on doit résoudre une énigme et que la solution vient à l'esprit comme dans un éclair, sans que l’on ne cherche ni ne puisse reconstituer les processus de sa production. La solution s'accompagne alors d'une surprise triomphante, connaissance impromptue, assimilée ou assimilable à une vague et diffuse intuition.

Une thèse intellectualiste plus nuancée rétorquerait que la pensée ne précède pas tant l'acte qu'elle le nourrit, l'acte restant tributaire, quoi que dise Ryle, de la pensée. Cette contre-thèse ne réclamerait pas une double opération, encore moins deux opérations consécutives, mais bien une concaténation impossible à démêler. C’est parce que Ryle continue d'interpréter, malgré ses réserves, en termes mécanistes les relations entre la pensée et l'acte qu'il ne contribue pas grand-chose à cette question. De plus, il commet l'erreur logique de croire régler des questions métaphysiques à l'aide de procédés méthodologiques. L’esprit – mind – continuerait de le narguer du fond de ses retranchements intérieurs. Car il existe, quoi qu'il dise, un monde intérieur, qu'on le loge dans l'esprit ou dans l'âme. Nos sensations prennent bien quelque part. Des correspondances s'établissent entre elles. Pourquoi ne prendraient-elles pas dans mon cerveau, ne se graveraient-elles pas (souvenirs, réminiscences...) sur lui ? Pourquoi Ryle ignore-t-il les perspectives empiriques qu’ouvrent les recherches sur le cerveau, se montrant d'ailleurs étrangement silencieux sur le rêve ? L'étude de Ryle ressortit à l'exorcisme. Sa lutte contre le "ghost in the machine" prend des allures quichottesques, pratiquant toute une alchimie linguistique pour en exorciser le langage…

Photo : Gilbert Ryle by Rex Whistler