DANS LE SILLAGE DE SPINOZA : LA RESILIATION DE L’ELECTION DES JUIFS

5 Jun 2018 DANS LE SILLAGE DE SPINOZA : LA RESILIATION DE L’ELECTION DES JUIFS
Posted by Author Ami Bouganim
Dans son naturalisme généralisé, Spinoza ne peut que contester aux juifs toute distinction naturelle, pour ne point parler d'une élection surnaturelle qui leur accorderait des vertus morales ou intellectuelles. Sa vision de la religion ne laisse pas plus de place à une élection qu’à des miracles : « … ces Juifs racontaient leurs miracles, et s'efforçaient de montrer en outre par là que toute la nature était dirigée à leur seul profit par le Dieu qu'ils adoraient » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. VI). Spinoza attribue la perpétuation des juifs à la pratique de la circoncision, qu'il compare à… la queue chez les Chinois, et à l'antisémitisme qui les rabat sur une condition de parias :
« Aujourd'hui donc les Juifs n'ont absolument rien à s'attribuer qui doive les mettre au-dessus de toutes les nations. Quant à leur longue durée à l'état de nation dispersée et ne formant plus un Etat, elle n'a rien du tout de surprenant, les Juifs ayant vécu à part de toutes les nations de façon à s'attirer la haine universelle et cela non seulement par l'observation de rites extérieurs opposés à ceux des autres nations, mais par le signe de la circoncision auquel ils restent religieusement attachés. Que la haine des nations soit très propre à assurer la conservation des Juifs, c'est d'ailleurs ce qu'a montré l'expérience. »
 
L’absence chez Spinoza de toute considération temporelle écarte toute velléité messianique et eschatologique. Le seul salut auquel il s'entende réside encore dans « l'amour intellectuel de Dieu ». Il ne laisse place qu’au possible rétablissement politique d’une souveraineté nationale juive et au retour d’une prospérité matérielle. Il a cette phrase qui se révèle somme toute prémonitoire : « Si même les principes de leur religion n'amollissaient leurs cœurs, je croirais sans réserve, connaissant la mutabilité des choses humaines, qu'à une occasion donnée les Juifs rétabliront leur empire et que Dieu les élira de nouveau. »
 
Sinon, sous la plume de Spinoza, les Hébreux (ou les Israélites) incarnent la crédulité et l'aberration religieuses. Le grand et austère philosophe se départ de son imperturbabilité rationnelle, voire de sa béatitude philosophique, pour s'emporter contre eux : « Quand ils se persuadèrent en effet que Moïse était parti, ils demandèrent à Aaron des dieux visibles, et un veau, quelle honte ! figura pour eux cette idée de Dieu que tant de miracles leur avaient enseigner à former » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. VI). Se détournant de la riche tradition rabbinique qui perpétue, dans un souci de fidélité, l'explicitation herméneutique de l'Ecriture, il assimile ses commentaires à des billevesées. Les auteurs pharisiens, géniteurs invétérés des aberrations religieuses qui auront induit l'humanité en erreur, sont accusés de tous les crimes contre l'esprit. Spinoza ne montre aucun intérêt pour leurs procédés de lecture des textes dans lesquels il ne décèle que malhonnêteté et sottise : « … risible piété en vérité qui consiste à accommoder la clarté d'un passage à l'obscurité de l'autre, à confondre le véridique et le menteur et à corrompre ce qui est sain par ce qui est gâté » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. X). Il pousse la hargne contre les Pharisiens jusqu'à les présenter comme les pères du fanatisme et les artisans de la persécution religieuse. Il serait si obnubilé par la haine qu'il bascule dans la mauvaise foi, décelable en plus d'un passage, comme celui qui traite des seuls livres de l'Ancien Testament qu'il semble apprécier, en l’occurrence ceux attribués au roi Salomon : « Je ne puis passer sous silence ici l'audace des rabbins qui voulaient exclure ce livre en même temps que l'Ecclésiaste du canon des livres sacrés et garder secrets d'autres livres qui nous manquent. Ils l'auraient fait s'ils n'avaient pas trouvé certains passages où la loi de Moïse est recommandée. On doit déplorer certes que les choses sacrées et les meilleures aient dépendu du choix de ces hommes. Je leur sais gré, en vérité, d'avoir bien voulu nous communiquer ces livres, mais il m'est impossible de ne pas me demander s'ils les ont transmis avec une foi scrupuleuse, sans que je veuille cependant soumettre ici cette question à un examen sévère » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. X).
 
La hargne de Spinoza contre les maîtres du pharisianisme n'a d'égale que son indulgence à l'égard du Christ et de ses apôtres. Il reprend avec encore plus de légèreté et d'insouciance qu'aucun autre juif avant lui le décret de dépassement de la vérité – essentiellement cérémonielle et étatique – de l'Ancien Testament. Spinoza endosse le verdict chrétien de résiliation du judaïsme, limité par son particularisme, sans véritable portée universelle. Il se montre – rhétoriquement sinon authentiquement – chrétien, recourant à des tournures chrétiennes et mobilisant le christianisme pour légitimer sa religion rationnelle : « La parole éternelle de Dieu, son pacte et la vraie religion sont divinement écrits dans le cœur de l'homme, c'est-à-dire dans la pensée humaine ; c'est là la véritable charte de Dieu qu'il a scellée de son sceau, c'est-à-dire de son idée, comme d'une image de sa divinité » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. XII). Le judaïsme représente dans le personnage de Moïse le moment de l'imagination ; le christianisme dans celui de Jésus le moment du cœur. Spinoza invoque résolument le Nouveau Testament contre l'Ancien dans des passages – tirés peut-être du texte qu'il entendait soumettre aux autorités rabbiniques après son excommunication – du genre : « Qu'on cesse donc de nous accuser d'impiété, nous qui n'avons rien dit contre la parole de Dieu et ne l'avons pas salie ; qu'on tourne sa colère, si une juste colère est possible, contre les anciens dont la malice a profané et exposé à la corruption l'arche de Dieu, la loi de tout ce qu'il avait de sacré. J'ajoute que si l'on avait en soi, comme dit l'apôtre (Epître aux Corinthiens, III, 3), l'épître de Dieu écrite non avec de l'encre, mais avec l'esprit de Dieu, non sur des tables de pierre, mais sur une table de chair qui est le cœur, on cesserait d'adorer la lettre et de tant se tourmenter à son sujet » (B. Spinoza, Traité théologico-politique, Chap. XII).
 
Nous trouvons sans conteste chez Spinoza, quelles qu'aient été ses véritables convictions religieuses et motivations politiques, des signes de ce que Brunschvig appelle « l'apologie spinoziste du christianisme » (Voir J. Brunschwig, Spinoza, pp. 325-26) et de ce que les penseurs du judaïsme inclinent à désigner comme « la trahison de Spinoza ».