The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE SPINOZA : LE MARRANE SPINOZA

Des chercheurs avertis des subtils et pernicieux mécanismes qui couvaient dans les âmes des marranes et de leurs descendants revenus au judaïsme se sont attachés aux ressorts de ce descendant de marranes qu’était Spinoza. Le marranisme est né dans la péninsule ibérique qui, pendant de longs siècles, fut le théâtre de heurts entre chrétiens et musulmans. Des circonstances politico-religieuses prévalaient dans cette région où deux religions monothéistes, animées par une vocation pour l'unité et l'absolu ainsi que pour le salut de l'humanité, se haïssant l'une l'autre, se livraient à des conquêtes et reconquêtes qui n'étaient pas prêtes de se terminer. La reconquête chrétienne de la péninsule s'accompagnait d’une cristallisation de la nation espagnole mêlant le religieux et le politique, mettant le premier au service du second, ne s'entendant qu'à une cohésion nationale cimentée par une religion commune.
L'averroïsme, accusé par certains d'agnosticisme, par d'autres d'athéisme, était solidement enraciné dans les esprits philosophes de la péninsule. L'historiosophie juive traditionnelle assure de son recul sous la poussée de la reconquête chrétienne qui, véhiculant un irrésistible enthousiasme piétiste, n'aurait pas été sans encourager la production kabbalistique juive. L'averroïsme ne s'en serait pas moins maintenu dans les cercles des lettrés et du pouvoir sur lesquels nous n'avons pas beaucoup de renseignements, mais nous serions en droit de penser que le XIIIe siècle fut davantage marqué par une déjudaïsation des élites intellectuelles et marchandes juives que par leur intérêt pour les disputes divisant les rabbins. Leur conversion pendant et après les persécutions de 1391 s'inscrirait dans le processus averroïste de dessillement intellectuel et de relâchement cultuel : ils se convertissaient au christianisme par convenance autant que sous la contrainte, nombre d'entre eux pratiquant en privé le judaïsme ou ce qui leur en restait et se comportant publiquement en chrétiens.
L'inclination à assumer une double personnalité religieuse ne date pas de l'institution de l'Inquisition. Elle remonte aux Wisigoths sous lesquels nous trouvons déjà des crypto-Juifs. Elle se rencontrait sous les Almohades tant sur la péninsule qu'au Maroc. Maïmonide simula sa conversion à l'islam et plaida en faveur de la simulation. Son père rédigea une épître – Iggéret ha-Neshamah [Epître de l’Ame] – où il essaie d'atténuer les remords des juifs convertis sous la contrainte. Maïmonide lui-même écrivit à son tour une épître sur les conversions forcées – Iggéret ha-Shemad [Epître sur la conversion] – et une autre sur le martyre religieux – Iggéret Kiddush ha-Shem [Epître sur la Sanctification du Nom]. Dans ce dernier texte, il prend explicitement la défense des convertis simulateurs, condamnés par les rabbins « soi-disant sages, qui n'ont pas connu les tourments endurés par la plupart des communautés d'Israël ». Ces textes et d'autres n'auraient pas manqué de conférer une certaine légitimité religieuse à la nécessité de mener provisoirement une double vie.
Le marranisme ibérique a revêtu des expressions variées, caractérisées toutes par un clivage entre convictions religieuses intimes et comportements religieux publics, ces derniers s’alignant sur la religion dominante en lutte contre celle qui nourrissait les convictions intimes. Ce trait fondamental n'autorise de considérer comme marranes que ceux, parmi les convertis à la religion dominante, qui continuaient de s'acquitter dans la clandestinité de pratiques judaïsantes avec la conviction de trouver le salut dans et par la Loi de Moïse. Une des expressions les plus insidieuses et lancinantes du marranisme a peut-être résidé dans la contrainte où se trouvaient les convertis d'intérioriser leur judaïsme, accomplissant à leur insu la résiliation chrétienne de la pratique rabbinique. Même quand ils respectaient en secret les commandements, les marranes se constituaient d'une certaine manière en chrétiens d'un genre nouveau, sans basculer pour autant dans le christianisme historique, dans l'attente de retourner à « la religion de vérité ». Cette dissonance, cette clandestinité, cette intériorisation, cette attente… devenaient à la longue les traits les plus caractéristiques du marranisme. Or ce dédoublement se conservait partiellement chez ceux qui, retournés au judaïsme, continuaient de cultiver la nostalgie et l'aspiration pour une religion idéale, surtout lorsque le judaïsme rabbinique avec lequel ils renouaient sitôt rendus dans des contrées où ne sévissait pas l’Inquisition décevait leurs attentes. En particulier chez les lettrés qui troquaient le heurt entre deux religions contre celui entre la philosophie et la religion, la raison et la foi. Ces derniers n'étaient plus tenus par le devoir de prudence religieuse pour ne pas se trahir en public mais par le devoir de prudence politique et pédagogique de ménager la religion – toute religion – destinée au vulgaire. Ils cachaient leurs positions philosophiques, volontiers agnostiques sinon athéistes, derrière des positions religieuses exotériques. Yirmiyahu Yovel généralise le phénomène du marranisme en en faisant une série de « structures de vie […] telles que l'identité religieuse scindée, la disposition vers ce monde, le scepticisme métaphysique, la quête d'une autre voie de salut confrontée à la doctrine officielle, le don pour le double langage et l'équivoque » (Y. Yovel, Spinoza et autres hérétiques, Editions du Seuil, 1991, p. 271). Emboîtant le pas à nombre de chercheurs israéliens, Yovel s’enhardit à présenter Spinoza comme « un marrane de la raison » – intérieurement rationaliste et naturaliste, extérieurement christianisant ou procédant à une sécularisation du judaïsme. Totalement acquis à une religion de la raison comme à l'ultime vérité pouvant assurer le salut, il serait le produit des tendances intellectuelles et religieuses à l'œuvre dans le marranisme.
Spinoza ne s'est pas converti au christianisme. Il ne rallia aucune des nombreuses sectes chrétiennes où il aurait trouvé la liberté de penser qui lui était si précieuse et où se recrutaient nombre de ses disciples. Il campe plutôt l'anti-marrane que le marrane. Sous un régime de liberté, comme celui qui prévalait en Hollande, il n'est nul besoin de simuler. Il dissout le dédoublement plutôt qu'il ne l'exacerbe. Il ne montre ni la patience pour les vertus pédagogiques de la religion requise des lettrés ni la prudence politique requise pour se préserver des persécutions de la part des autorités. C'est un homme libre de toute inhibition et de toute précaution, il écrit sans s'encombrer ni du vulgaire ni du bourgmestre. S'il présente des traits marranes, ce serait ceux d'un Juan de Prado duquel il aura appris à « parler philosophiquement de Dieu » (Voir I. S. Revah, Spinoza et le Dr. Juan de Prado, Editions Mouton, 1959). Son bouillonnement intellectuel, cherchant du côté de la raison cohérence et harmonie, ne réussirait pas à combler le vide laissé par la religion et trahirait comme « un besoin sacrilège d'absolu » pour ce même Dieu biblique, intransigeant et intolérant, dont il ne resterait que l'empreinte dans son âme. Léo Strauss, qui décelait partout des traces de ses propres déchirements, ne cache pas son indulgence pour Spinoza. Il impute son égarement au logicisme extrême qui motivait sa pensée et à son souci de cohérence. Il aurait été victime… des contradictions de la Torah : « La rupture de Spinoza avec la Torah est une conséquence des Sitrei Torah au double sens de cette expression, comme secrets et comme contradictions. Spinoza ne s'est pas laissé entraîner par la dialectique hégélienne mais par le principe de contradiction aristotélicien. »
Photo : Uriel Acosta and Spinoza by Samuel Hirszenberg

