The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE TCHOUANG-TSEU : LA BANALITE DE LA MORT

Le taoïsme marginalise et banalise la mort. Du moment qu’on est condamné à se décomposer dans la poussière et la vermine, la mort ne saurait mériter autant d'intérêt. Cette rencontre entre Tchouang-tseu et un crâne restitue le côté mordant du taoïsme. Le sage sermonne vertement le crâne, s'interrogeant sur les causes, plus immorales que morales, plus misérables que naturelles, de sa décomposition. Puis il l'utilise comme oreiller :
« A minuit, le crâne lui apparut en songe et lui dit : « Vous m'avez parlé comme un sophiste ; vos paroles ne concernent que les peines de l'homme vivant ; ces peines n'existent plus pour l'homme mort. Voulez-vous que je vous dise les plaisirs de la mort ? – Volontiers, dit Tchouang-tseu. – Après la mort, dit le crâne, on n'a plus de prince au-dessus de soi, ni de subordonnés au-dessous ; on n'a plus les travaux des quatre saisons ; nos quatre saisons valent celles du ciel et de la terre ; la joie même d'un roi face au sud ne saurait surpasser celle de la mort. »
Tchouang-tseu ne voulant pas croire, lui dit : « Si j'obtenais du gouverneur du Destin que ton corps avec ses os, ses tendons, sa chair, sa peau, te soit rendu et que tu puisses retrouver ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, ton village et tes amis, le désirais-tu ? »
Fronçant les sourcils et retroussant le nez, le crâne répliqua : « Comment pourrais-je renoncer à ma joie de roi face au sud pour assumer de nouveau les soucis humains ? » (Tchouang-tseu, « L'œuvre complète », XVIII, « Philosophes taoïstes », La Pléiade, p.217).
Sitôt qu'on ne tient plus à vivre, la perspective de la mort rehausse la clandestinité de vivre, peut-être aussi son charme. On n'a plus peur de disparaître, on s'amuse à l’idée de laisser le monde aux survivants. On n'envie ni leur longévité ni leur loisir.
La vie ne doit pas nous abuser avec ses mirages. On n'est pas chargé d'une mission, on n'est pas investi d'une tâche : « La vie n'est qu'un emprunt ; c'est par emprunt qu'on naît. La vie n'est que poussière et ordure » (Tchouang-tseu, « L'œuvre complète », XVIII, « Philosophes taoïstes », p.216). Rien ne sert de s'illustrer dans le gouvernement de soi ou du monde, nul ne nous épargnera la décomposition finale. Les empereurs modèles connaissent la même fin que les tyrans, les saints que les fous : les uns et les autres finissent en « os pourris ». On vit par la grâce du ciel, on meurt par la grâce du ciel. On doit savoir mourir au moment opportun si l'on ne veut pas encourir de châtiment du ciel. Dans tous les cas, la mort serait préférable à la vie. Elle garantit la paix aux bons, neutralise les mauvais – du moins était-ce l'opinion des Anciens qui, dans la philosophie taoïste, incarnent la sagesse. Les plus sages « considèrent la vie comme une tumeur ou une grosseur et la mort comme sa percée et son ouverture » (Tchouang-tseu, « L'œuvre complète », VI, p. 134). Ils appelaient les morts « ceux qui sont rentrés » et l'expression visait à souligner que les hommes ne sont que « des hommes de passage » : « Un voyageur qui ne retrouverait pas le chemin du retour serait sans domicile. Un individu sans domicile est réprouvé par tous. (Comment se fait-il donc) que si le monde entier est sans domicile, personne ne trouve rien à y redire ? » (Lie-tseu, « Le Vrai Classique du vide parfait », I, X, « Philosophes taoïstes », p.375). Sans nourrir davantage d'illusions sur la mort que sur la vie, la conclusion, somme toute classique, recommande de vivre l'instant pour l'instant : « Aussi profitons de l'instant présent, vivons ! Peu nous chaut ce qu'il y a après la mort ! » (Lie-tseu, « Le Vrai Classique du vide parfait », VII, III, p.537).
Toutes ces considérations sur la mort, chez les maîtres du Tao autant que chez les disciples d’Epicure, voire chez les stoïciens, pour rationnelles et consolatrices qu’elles soient, se heurteraient à la… mort.

