DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : BRIBES POETICO-LOGIQUES

13 Feb 2018 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : BRIBES POETICO-LOGIQUES
Posted by Author Ami Bouganim

Wittgenstein n'a pas de grandes attentes de sa pratique de la philosophie ni ne se fait d’illusions sur son pouvoir. Elle ne découvre rien et ne construit rien ; elle déblaie la pensée pour lui permettre de se désengager des engrenages dans lesquels elle se prend et lui ouvrir de nouvelles perspectives qui paveraient la voie à de nouvelles découvertes par la science : « On pourrait nommer « philosophie » ce qui est possible avant toutes nouvelles découvertes et toutes nouvelles inventions » (L. Wittgenstein, Investigations philosophique, § 126). Wittgenstein étudie les contextes et circonstances – logico-linguistiques surtout – où les questions et problèmes se posent plutôt qu’il ne leur apporte des réponses ou des solutions. Cette pratique n'est pas dénuée de toute portée existentialiste puisqu'on ne considère pas une question ou un problème sans changer sa façon de les voir et, par conséquent, de les vivre.

Wittgenstein s'attache plus au travail du philosophe, à sa manière de procéder, de s'embrouiller et de se débrouiller, d'interpréter les données, les conciliant ou les contrastant, qu'à sa philosophie. Il raille la tendance des philosophes à se poser en hommes plus lucides que le commun de leurs congénères – alors qu'ils seraient des êtres passablement psychotiques que seul un traitement logico-linguistique serait à même de libérer de leurs vains embarras philosophiques. Sa propre pratique philosophique reste d'une troublante austérité, se gardant contre tout emballement : « Ambition is the death of thought » (Wittgenstein, L., Culture and Value, Oxford: Basil Blackwell, 1980, p. 77). Wittgenstein caractérisait sa production en ces termes : « Thoughts rise to the surface slowly, like bubbles » (Wittgenstein, L., Culture and Value, p. 63). Ses disciples n'arrêteront pas de s'enquérir de la nature de son génie. Certains établissent un parallèle entre lui et Socrate : le recours aux procédés dialectiques dans leur manière d'enseigner, procédant par questions et réponses ; le même détachement dans leur dévouement à la philosophie ; l’ascendant intellectuel sur leurs disciples ; un certain légitimisme politique ; une rusticité quasi monacale ; des bizarreries de comportement, etc.

Dans son souci de se préserver des errements qui guettent les hommes en général, les philosophes en particulier, Wittgenstein pousse l'esprit critique à son expression la plus radicale – intellectuelle autant que biographique. Il se considérait comme un être singulier et se comportait comme tel. Son sens de la singularité est exacerbé à l'extrême, passant par des hauts et des bas. Il en était malheureux sinon misérable, plus désespéré et désespérant que serein et avenant, doutant de sa pertinence philosophique : "Am I the only who cannot found a school or can be a philosopher never do this ? I cannot found a school because I do not really want to be imitated. Not at any rate by those who publish articles in philosophical journals" (L. Wittgenstein, Culture and Value, p. 61). Il n'en a pas moins fondé une école, suscitant des émules parmi les plus… stériles. La rigoureuse précision de ses notes, leur schématisme logique, n'autorisait que des variations et celles-ci n'invitaient qu’à des pastiches intellectuels en guise de commentaires.

On devine Wittgenstein concentré, méditant tant ses remarques, les retournant dans tous les sens, qu'elles finissaient par acquérir la précision linguistique qui est la leur. Sans grande considération pour « the whole lot of garbage » que forment les digressions philosophiques qui lui causent, quand elles prennent une tournure précieuse, plus d’irritations que d’illuminations. Wittgenstein aura pensé en musicien, se livrant à des variations de pensée quasi musicales. Sa notion de l'interprétation serait d'ailleurs empruntée au registre musical, du moins revêt-elle une tonalité musicale : "I feel as if there must be parallels to this musical expression in other fields" (Wittgenstein, L. Remarks on the Philosophy of Psychology, § 35, Oxford: Basil Blackwell, 1980, vol. I, p. 9). Il montre une telle passion pour la musique qu'on a parfois l'impression que son homme trouverait son excellence dans la composition musicale, du moins a-t-il pratiqué lui-même la pensée en artiste, avec la même passion, la même ardeur, peut-être aussi la même délectation : "The delight I take in my thoughts is delight in my strange life. Is this joy of living?" (Wittgenstein, L., Culture and value, Oxford: Basil Blackwell, 1980, p. 24). Au moment de mourir, Wittgenstein aurait confié à sa servante : "Tell them I've had a wonderful life." Malcom, l’un de ses disciples les plus proches, s'étonne de ces mots dans la bouche d'un homme dont la vie n'a pas été clémente : "To me this seems a mysterious and strangely moving utterance." Peut-être ces mots trahissent-il le tempérament théâtral d’un personnage KKnien posant devant la postérité ; peut-être composent-ils la dernière réplique qu'autorise un sens décent de l'existence : la gratitude d'avoir vécu, la résignation de mourir.

Wittgenstein a cette phrase qui restituerait sa manière poétique de penser et de composer sa philosophie : "I think I summed up my attitude to philosophy when I said : philosophy ought really to be written only as a poetic composition."