DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LA DESINTERPRETATION DU REVE

4 Mar 2024 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LA DESINTERPRETATION DU REVE
Posted by Author Ami Bouganim

Wittgenstein s'insurge contre le réductionnisme général qui sévit dans la pensée, réduisant les phénomènes les uns aux autres – « ceci est en réalité cela » –, embrouillant la compréhension des choses davantage que ne l’éclaircissant. Dans ce contexte, il se demandait pourquoi le rêve serait dans l’interprétation qu’on en proposerait autre chose que ce qu'il est dans le sommeil ? Pourquoi recouvrerait-il un mystère ? Pourquoi réclamerait-il une interprétation ? Que commande ses productions ? Des ruminations ? C’est-à-dire ? Procède-t-il à des sublimations ? Fournit-il des exutoires ? Véhicule-t-il des prémonitions ? Pourquoi le rêve se dérobe à son dévoilement voire à sa réminiscence et à sa reconstitution ? Quels rang et crédit accorder aux récits des rêves ? Le rêve est-il vraiment l’œuvre – aléatoire ? – de l’inconscient qui ne se déclare dans le rêve que pour se voiler dans l’état d’éveil ?

Wittgenstein dénonce la manie essentialiste – en quête dans ce cas d'une nature du rêve – qui anime les recherches sur le rêve. Il récuse toute interprétation symboliste et critique le procédé de l'association en ces termes : « Il se peut qu'en pratiquant cette sorte de libre association on soit en mesure de découvrir certaines choses sur soi-même, mais cela n'explique pas pourquoi il y en a en rêve » (« Conversations sur Freud », dans « Leçons et Conversations », Gallimard, 1971, p. 104). Wittgenstein semble récuser jusqu’à la possibilité d’interpréter le rêve : « L'interprétation normaliserait le rêve, dissiperait son côté menaçant. Toute interprétation consistant à retranscrire le rêve, c'est-à-dire à réunir ses éléments dans une trame plus cohérente que celle du rêve. Nous pourrions dire d'un rêve une fois interprété qu'il s'insère dans un contexte où il cesse d'être troublant. En un sens le rêveur rêve à nouveau son rêve dans un environnement tel que le rêve change d'aspect » (Ibid. p. 95).

Or c'est parce que le rêve est étrange qu'il sollicite une interprétation, un rêve cohérent n’en réclamerait pas. Son extraordinaire plasticité invite à recourir à toutes sortes de métaphores pour en restituer la trame ou l'absence de trame. Comme de voir en lui une activité ludique où les règles changeraient en cours de jeu : « Il pourrait y avoir un jeu qui consisterait à ajuster l'une à l'autre des figures de papier pour composer une histoire, ou du moins qui consisterait à les assembler d'une façon ou d'une autre. On pourrait collectionner ce matériel et le conserver dans un album qui serait plein de dessins et d'anecdotes. L'enfant pourrait tirer de l'album des fragments divers pour en faire une construction ; et il pourrait prendre un dessin important parce qu'il y aurait dans celui-ci quelque chose qu'il voudrait, puis tout bonnement inclure le reste parce qu'il l'aurait sous la main » (Ibid. p. 101).

Le traitement des vécus par le rêve défie pour l’heure toute interprétation. Ce n’est pas l’inconscient qui trame le rêve, ce n’est pas un malin génie. La fonction onirique est probablement aussi développementale que la cognition, le rêve évoluant avec l’âge. Il se présente comme un cryptogramme fantasmagorique parmi les plus intimes et privés. Il ne semble pas être plus programmé que programmatique, il butinerait aux vécus (?), procédant à l’on ne sait quel traitement, comme si les neurones entraient en libre association – quasi surréaliste – qui n’en prétendrait pas moins à l’on ne sait quel ordonnancement, quoique l’on ne sache pas pourquoi cette scène caricaturée ou enjolivée succède à cette autre, selon cette scénographie plutôt qu’une autre, avec ce dénouement plutôt qu’un autre, et pourquoi cette nuit plutôt qu’une autre. Le rêve recèle un mystère qui résiste aux recherches sur le cerveau au point de se demander s’il réside – vraiment ? exclusivement ? – dans le cerveau malgré les indices cervicaux. Les considérations surnaturelles, parapsychologiques, sur-conscientes (?), achoppent sur la question du rêve. Tant qu’on n’aura pas résolu son mystère, on ne sera sûr de rien, ni des études en neuroscience ni des témoignages surréels, post-mortem ou chamaniques. Ce qui est sûr c’est que le rêve serait d’autant plus impénétrable qu’il reste voilé à l’interprète autant qu’au rêveur. Ce qui est sûr encore c’est que nul ne ruserait avec ses rêves, quel que soit le rôle de l’inconscient, nul ne les maîtriserait, nul ne les démériterait aussi. Ils sont souvent, sinon toujours, troublants et plus troublant encore est qu’ils restent impénétrables, quelles que soient l’autorité, la compétence, l’ingéniosité de l’interprète. Ce qui est sûr encore c’est que s’il est un site de Dieu, c’est le rêve. Du diable aussi.