DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LES CHATEAUX METAPHYSIQUES

29 Jul 2022 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LES CHATEAUX METAPHYSIQUES
Posted by Author Ami Bouganim

Dans la deuxième période de sa carrière, Wittgenstein se propose de démêler les imbroglios linguistiques où se réfugient les illusoires profondeurs philosophiques qui ne seraient qu’autant de contorsions, de distorsions et de corruptions du langage, voire de vulgaires plaisanteries. Il procède à une critique du langage philosophique pour lever les sortilèges des lubies métaphysiques qui l’encombrent davantage qu’elles ne l’enrichissent : « Nous ramenons les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien » (L. Wittgenstein, « Investigations philosophiques », § 116). Il ne recule pas devant la perspective de détruire les prestigieux châteaux de la pensée : « D’où notre investigation prend-elle son importance, puisqu’elle ne semble que détruire tout ce qui est intéressant, c'est-à-dire tout ce qui est grand et important ? (Pour ainsi dire tous les édifices ; en ne laissant subsister que débris de pierres et gravats). Mais ce ne sont que châteaux de cartes que nous détruisons, et nous dégageons le fondement du langage sur lequel ils se dressaient. » (« Investigations philosophiques », § 118). Ce faisant, c'est l'univers du sens commun qui pointe derrière le ménage logico-linguistique auquel il se livre. La philosophie ne découvre ni ne construit ; elle déblaie ce qui rouille et ankylose la pensée, lui permet de se désengager des engrenages dans lesquels elle se prend et lui ouvre de nouvelles perspectives riches en découvertes : « On pourrait nommer « philosophie » ce qui est possible avant toutes nouvelles découvertes et toutes nouvelles inventions » (« Investigations philosophiques », § 126).

Rien n’illustre mieux les variations logico-linguistiques de Wittgenstein que ses tentatives de parvenir à des définitions objectives des sensations, les simples et les complexes, qui tissent nos sentiments, nos souvenirs et les vécus qu'ils nourrissent. Sensations privées surtout, accessibles jusque-là à l'introspection, que Wittgenstein récuse pour son subjectivisme et son relativisme. Ses variations sur les sensations présument du moule linguistique de l'esprit. Que la réalité se coule dans le langage ou que celui-ci fournisse le calque de celle-là, le langage serait le premier instructeur de l'homme, instruisant les dispositions et les tournures de son esprit. On ne sait pas toujours que retenir de ces variations, d'autant qu'elles évitent de parvenir à des conclusions. Peut-être des déclarations du genre : "Understanding is like knowing how to go on, and so it is an ability: but 'I understand', like 'I can go on', is an utterance, a signal." (Wittgenstein, L., “Remarks on Philosophy of Psychology”, § 875).

En définitive, Wittgenstein aura pensé en musicien, se livrant à des variations de pensée quasi musicales. Sa notion de l'interprétation serait d'ailleurs empruntée au registre musical, du moins serait-elle revêtue d'une tonalité musicale : "I feel as if there must be parallels to this musical expression in other fields" (“Remarks on the Philosophy of Psychology”, § 35, Oxford: Basil Blackwell, 1980, Vol. I, p. 9). Il montre une telle passion pour la musique qu'on a parfois l'impression que l’homme trouverait son excellence dans la composition musicale. Il aurait pratiqué la pensée en artiste, avec la même ardeur, peut-être aussi la même délectation : "The delight I take in my thoughts is delight in my strange life. Is this joy of living?" (Wittgenstein, L., “Culture and Value”, Oxford: Basil Blackwell, 1980, p. 24). Wittgenstein a même cette phrase qui restituerait sa manière poétique de penser et de composer sa philosophie : "I think I summed up my attitude to philosophy when I said: philosophy ought really to be written only as a poetic composition." Son génie a consisté à sortir des sentiers battus, avec une liberté qui le poussait derrière les paravents de la métaphysique: "It may be that what gives my thoughts their lustre on these occasions is a light shining on them from behind. That they do not themselves glow" (“Culture and Value”, p. 66). L'intelligence perce, concentrée et lumineuse, derrière ses remarques – portées par elle.

Les questions fondamentales qui sollicitent Wittgenstein étaient dans l'air de l'Empire austro-hongrois où l'on s'interrogeait sur les limites du langage, comme expression autant que comme communication. Elles étaient posées par Fritz Mauthner qui mettait en garde contre les préjugés et les superstitions véhiculés par tout langage et recommandait sa critique en guise de critique philosophique. Le premier, il souligna le contexte anthropologique de toute critique linguistique. Des nombreux personnages qui traitaient du langage, le plus caractéristique était peut-être Karl Krauss, prophète sans doctrine qui dégageait sa critique des mœurs d’une critique du langage. Tous, de Boltzmann à Weininger, de Trackl à Wittgenstein, seraient, dans une mesure ou une autre, kraussiens. Le ménage s'imposait en KKnie. Dans les lettres, les idées, les mœurs, le langage. Peut-être aussi dans le silence.