FICHE DE LECTURE : P. MODIANO, LES BOULEVARDS DE CEINTURE (1972)

6 Oct 2019 FICHE DE LECTURE : P. MODIANO, LES BOULEVARDS DE CEINTURE (1972)
Posted by Author Ami Bouganim

Né de la guerre et d’un père inconnu, Patrick Modiano est fasciné par les années 40 qui baignent dans un cauchemar vers lequel il ne cesse de se tourner. La guerre, il la connaît parce qu’il l’a découverte dans les livres ; le père, il ne peut que le chercher, avec ce détachement qui bascule dans une prostration de gamin triste. Ses mots ne dérangent pas, glissent sans s’attarder, s’évanouissent. L’ombre d’une voix plutôt qu’une voix, s’attachant à des ombres en guise de personnages : « Je sais bien que le curriculum vitae de ces ombres ne présente pas un grand intérêt mais si je ne le dressais pas aujourd’hui, personne d’autre ne s’y emploierait. C’est mon devoir, à moi qui les ai connus, de les sortir – ne fût-ce qu’un instant – de la nuit. C’est mon devoir et c’est aussi pour moi, un véritable besoin. » Une fois les portraits de ces ombres esquissés, Modiano se laisse aller à un aveu qui invite à des considérations biographiques : « Ce n’est pas de gaieté de cœur que je donne leur pedigree. Ni par souci du romanesque, n’ayant aucune imagination. Je me penche sur ces déclassés, ces marginaux, pour retrouver à travers eux, l’image fuyante de mon père. Je ne sais rien de lui. Mais j’inventerai. » Alors il invente des ombres de personnages, celle d’un légionnaire, atteint de paludisme, celle d’un journaliste, directeur de l’on ne sait quelle revue d’extrême-droite, celle d’une prostituée ambulante, évoluant dans le clair-obscur d’un village en bordure d’une forêt par ces temps troubles où tous les hommes deviendraient des ombres. Parmi toutes ces ombres qui boivent, mangent, couchent et auxquelles la haine – en l’occurrence antisémite – donnerait une certaine épaisseur, le père est une épave ballottée d’une activité à l’autre, d’un complice à l’autre, à la dérive dans cette clandestinité où l’on se perd jusqu’à abdiquer de toute prétention et renoncer à reconnaître sa progéniture, condamnée, en retour, à « poursuivre un fantôme en reconnaissance de paternité ». Le père ne reconnaîtrait son fils, à l’âge de dix-sept ans, que pour l’entraîner dans de louches activités – faussaires de dédicaces ! – et tenter de le précipiter sous les roues d’un métro avant de disparaître pour dix nouvelles années.

Pour Modiano, privé de père, la vie aura pris la teinte sombre et trouble de l’occupation. Il écrit en blanc et noir, tout en prose, alors que nous assistons partout d’ailleurs à une dissémination de traits de couleur sinon à du bariolage. Paris, le théâtre de son livre, « ressemble à une grande forêt obscure semée de pièges », où l’on « marche à tâtons ». Malgré l’énumération des noms des bars, des boîtes, des hôtels, elle ne retrouve pas son lustre mythique. C’est un repaire de noceurs, de trafiquants, de collectionneurs, d’ombres surtout, une ville des résidences provisoires où Modiano erre en noctambule des lettres, du style dépouillé d’un orphelin inconsolable qui regarde le monde comme on regarderait de vieilles photographies. Celles-ci inspireraient ce récit qui n’est ni étrange ni réaliste, hybride du roman policier sans action et du roman de mœurs sans caractères. Sans grandes illusions. A la recherche de vieux livres sur lesquels contrefaire ses dédicaces : « Que d’auteurs, que de livres injustement oubliés ! » Modiano ajoute, un rien désabusé ou narquois : « Ces gens s’étaient donné beaucoup de mal pour rien… »

Modiano présente l’insigne mérite de se prendre pour l’ombre d’un auteur et c’est ce qui lui garantit sa grandeur de mélomane des lettres…

Photo : Modiano vu par Garouste.