JOURNAL DE LA PERPEXITE : LE TOURNIS DE MARRAKECH

14 Jun 2023 JOURNAL DE LA PERPEXITE : LE TOURNIS DE MARRAKECH
Posted by Author Ami Bouganim

Sitôt à Marrakech, on me prend de côté pour la cérémonie de délivrance du visa d'entrée et de séjour au Maroc. De nouveau, ces larges registres ; de nouveau, ces marques de complicité et de bienvenue. Le policier traduit le chleuh ghnem dans mon nom par l'arabe ksob. Je me croyais maître de bétail, je ne le serais que de roseaux. Le charme de Marrakech est de ne pas brimer, malgré l’expansion du béton de ces dernières années, l'oasis dans laquelle elle baigne. Le tour de Jamaa el Fna s’impose comme une station incontournable dans un pèlerinage déluré. Les têtes tranchées ont disparu, les cercles de conteurs aussi. Parlant de ces derniers, Elias Canetti disait : « Eux vivent dans la cohue des marchés parmi des centaines de visages étrangers, chaque jour renouvelés » (E. Canetti, « Les Voix de Marrakech », Albin Michel, 1980, p. 90). Un bouquet d'odeurs vous prend à la gorge, un chahut de crotales, de timbales et de fifres vous invite à la transe. Le désir pointe, turgescent, derrière le voile, cultivé par les mains tatouées de henné. C’est l’étreinte des humains et des bêtes, la criée de tout et de rien, le bariolage des couleurs. On trouve de tout pour tous les goûts, « au milieu des rates, foies, mésentères, et poumons sanglants » (A. Camus, « Petit guide pour des villes sans passé », dans « L’Eté »). De-ci, de belles et seigneuriales Maliennes ; de-là, d’aériens et augustes Hommes bleus. Les vendeurs d’eau, rouges et verts, proposent leur écuelle de nostalgie. Le singe se maintient sur l'épaule de l'homme, le serpent gigote dans son sac. Un écrivain public, peut-être le dernier, porte son écritoire sous le bras, me dissuadant de sortir mon carnet pour prendre des notes. L’aube disperse les dernières têtes encore intactes. Les senteurs décantent dans la mémoire des cigognes et de leurs nids.