JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ABSENCE JUIVE

4 Aug 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ABSENCE JUIVE
Posted by Author Ami Bouganim

A Tanger, les Juifs ne sont plus qu’un souvenir. Ils étaient là, ils sont partis. Ils ont laissé des personnes âgées, deux ou trois synagogues, un rabbin qui peine à trouver son quorum et un vieux cimetière, à l’entrée de la médina, au cœur de la cité, qui donne sur la mer. Sous un vaste eucalyptus assisté de palmiers nains, les tombes blanches conservent l’allure digne et guindée de leurs morts. Elles sont gardées par un chien et par des mouettes qui les caressent de leur vol. Certains noms sur les tombes comportent des particules de noblesse. J’emporte l’un d’eux au hasard, je ne sais rien du défunt, ne chercherai pas à savoir. Ce serait se lancer à la recherche d’un inconnu, quoique FB permette une quête de renseignements qui ressusciteraient le nom le temps d’une conversation :

Isaac de Simon Castiel

Fallecio el 7 Nisan 5694

23 Marzo 1934

Samedi soir, le rabbin réussit à réunir un quorum de fidèles pour le service religieux. Ce sont des pèlerins, ils viennent de Marseille et de Madrid. Ils sont originaires de la région. De Tanger, Tétouan, Ksar el Kebir, Larache. Ils accomplissent régulièrement le pèlerinage du saint d’Ouezzane. Depuis qu’ils ont quitté leur terreau natal, que ce soit pour Paris ou Jérusalem, ils auraient troqué l’errance contre le pèlerinage. Ils courent les saints et les cimetières. En souvenir de leurs ancêtres, pour le bien être de leur postérité.

Dernièrement, la communauté juive s’est donnée un musée dans je ne sais quel sanctuaire de l’absence et on se propose de créer un centre de documentation. Les « Noces juives » de Delacroix conserveraient encore le mieux les traits indiscernables de ses danseuses sinon de ses femmes recluses dans leurs intérieurs, de bons et de mauvais livres ses mœurs et ses chroniques. Notre guide décèle tout de suite que nous sommes de cette tribu, il cherche à nous convaincre que le bleu et le blanc de la casbah viennent du… drapeau israélien. Il mentionne des triplés nonagénaires qui habitaient encore dernièrement les lieux. L’une était aveugle, la deuxième traînait le pied, la troisième était invisible. Parlant du dernier juif d’Asilah, Edmond Amram el-Maleh disait : « Plus aucun juif ne mourra dans cette blancheur. Plus aucun ne naîtra dans la gloire de cette lumière… »

Le Maroc se couvre de musées du judaïsme qui retraceraient presque tous l’attente, le pèlerinage, leurs icônes et leurs antiquités. Sinon ni Tanger ne se souvient de Carlos (de) Nesry, digne d’une Céphalonie encore plus grandiloquente que celle d’Albert Cohen, ni Safi d’Amram Edmond el-Maleh, dont le texte relaie ceux de James Joyce et de Kateb Yacine. En revanche toutes les localités se souviennent des saints qui exerçaient leurs pouvoirs par la litanie mitée et l’œil brouillé.

Photo : Delacroix, « Noces juives au Maroc » (1841)