JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ASILE DES JUIFS

10 Jun 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ASILE DES JUIFS
Posted by Author Ami Bouganim

De retour à Casablanca, mon hôte m'entraîne à l'hospice où ces dernières années, les services sociaux du judaïsme marocain réunissent, à leur insu, les derniers vestiges humains des communautés à travers le pays. Du côté de la rue Verlet-Hanus, près du Temple algérien, avec son chantre consistorial, son bedeau coiffé d’un tricorne napoléonien et son orgue des grandes solennités, une bâtisse, plus sinistre que chaleureuse, accueille des vieillards sans mémoire, des mendiants sans vocation et des attardés sans raison. Une volontaire mexicaine, fraîchement convertie, tente d'animer un atelier où de tristes et vieilles personnes colorient des dessins pour enfants sur fond de Tchaïkovski. Un illuminé, surgi directement de mon enfance, avec un sourire édenté, une barbe fripée et le fichu bleu à pois blancs des sages autour de la tête tend instinctivement une main osseuse. Dans une petite chambre éclairée par une ampoule nue, un vieillard de Fès, « célibataire endurci », qui ne se déplace plus, passe ses journées au bilan de ses économies. Un autre, originaire de Tétouan, passe les siennes à croiser des mots, un dictionnaire racorni à portée de la main. Une Mogadorienne, gantée de blanc, s'embrouille en anglais dans ses souvenirs. Un vieillard de Casablanca déclare avoir quitté les siens qui habitent Paris pour venir mourir dans sa ville natale :

« Je ne me serais jamais douté que je ne connaîtrais vraiment la liberté que dans un asile. »

Je tombe sur l'une des scènes quotidiennes auxquelles se livre Igo de Tafilalet pour réclamer à cors et à cris qu’on le rapatrie à son village natal, Raissouli ou Ksar Es Souk. Sur son visage, les traits seraient autant de cicatrices, un œil brouillé avec les hommes, l’autre branché sur Dieu, les lèvres minces, grinçant d'une sourde colère, la barbe froissée par son propre chahut, la tête prise dans un châle de prière, un « Livre de la Splendeur » ouvert devant lui :

« Je ne veux pas mourir dans cette prison, hurle-t-il, je ne demande rien d'autre, Dieu m'est témoin, que d'être enterré aux côtés de mes ancêtres. »

Des infirmières tentent de le raisonner, ne réussissant qu'à exciter sa colère, et il s'en prend, sans avertir, au Baba Salé – le Marabout des Marabouts – son compatriote, qu’il accuse d’avoir dépouillé les juifs de leurs biens autant que de leurs filles. L'Epicurien en moi est tout heureux, le mauvais écrivain aussi, je tiens enfin mon personnage, je le soumets à un interrogatoire en règle :

« Quel âge as-tu, Igo ? »

« Disons soixante ans. »

« Combien de femmes, Igo ? »

« Disons trois ou quatre. »

« Que sont-elles devenues, Igo ? »

« Certaines sont mortes, d’autres se sont prostituées, toutes sont parties. »

« Combien d’enfants, Igo ? »

« Comment savoir ? »

« Que sont-ils devenus, Igo ? »

« Ils se sont volatilisés. »

« Tu ne crains pas de t'en prendre à un saint homme de l'envergure du Baba Salé, vénéré des juifs pour ses pouvoirs surnaturels. »

« Un brigand des âmes, un receleur... »

J’avais peur que la malédiction qui allait s’abattre sur lui ne rejaillisse sur ma tête.

Le Filali ne veut pas de mon aumône, il a déjà distribué son lot quotidien de psaumes aux visiteurs. Il consent néanmoins à me donner sa bénédiction et posant sa main sur ma tête, il bénit mes pères au nom de nos ancêtres communs, bénit mes enfants, bénit mes proches. Je me prête à ce manège sans réticences et sans remords – je crois, il est vrai, beaucoup plus en la bénédiction des mendiants et des illuminés, possédés directement et personnellement par Dieu, qu’en celle des rabbins, investis, eux, par leur barbe et leur morgue. De mon mellah, il ne subsistait donc que de rares visages embellis ou enlaidis par deux mille ans de clandestinité. Peut-être aussi des chantres, dans le clair-obscur de la mort et de l’absence, qui commenceraient à bercer ma vieillesse. Sentant ses derniers instants, l'enfant en moi chuchote :

« Tu es revenu pour renouer avec une poésie et tu retrouves un désastre. Ta conscience juive me sidère et me désarme. Elle ne se passionne que pour les illuminés juifs. »

C’était dans la deuxième moitié des années 90.

Photo : Juif du Tafilalet