JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ECOLE DU DEBARRAS

3 Jul 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’ECOLE DU DEBARRAS
Posted by Author Ami Bouganim

Les maîtres de l'école rabbinique proposaient une riche gamme de sévices, de la raclée sur la plante des pieds enserrés aux chevilles entre un gourdin et une corde aux chocs électriques provoqués par une pile artisanale. Pour des peccadilles commises à la maison et colportées par je ne sais quel sinistre oiseau porteur de la désastreuse délation du père. Pour un rien, un soupçon de péché contre la gloire d’un ciel de plus en plus carcéral, en guise de prévention. Dieu ne sortait, pendant la journée, de la mélodieuse rue des Amandes que pour échouer dans ce quartier-taudis qu'était notre mellah où se trouvait l'école. C'était l'insalubrité du monde, la promiscuité la plus embouteillée, le dénuement le plus extrême. Pas l'ombre d'un arbre, pas le répit d'un banc. Une humanité en transit pour ailleurs, en retard sur tout, embourbée dans je ne sais quelle attente du salut. Dans une sordide et grouillante clandestinité, vivant pour vivre, toussant pour se dérober au vent, se retirant dans des livres ouverts sur nul ne savait quelle page. Des créatures litaniques, belles et hideuses, les barbes masquant des traits inconnus, les regards éteints ou illuminés, les mains tendues, décharnées, rétractiles. Les rues étaient misérables, les bâtisses, les murs, les visages. Les litanies aussi, celles des chantres, des bedeaux, des mendiants réunis pour leurs sempiternels conciliabules sur les sorts et sur ses retournements. C'était le pauvre peuple abandonné de Dieu, anémié par deux mille ans d'exil, qui psalmodiait sa distinction et sa déchéance. Sa sourde résistance séduisait autant qu'elle rebutait. C'était un marais humain d'où s'élevaient force prières sans que nul ne demandât si elles étaient écoutées. C'était là qu'on me conduisait, jour après jour, pour recevoir la Loi et ses restrictions et tresser cette perplexité qui ne me quitterait plus. D’un braillement orchestré par la baguette du rabbin et du lancinant silence divin qui commençait à s’insinuer dans la prière ; du raclement d’une plume noire et réticente et du velouté d’un buvard rose et protecteur ; du vol d’une mouche et de la vigilance du maître ; des soupirs des murs suintant d’humidité et des relents de cuisine montant de la cantine. C’est cette intrigue de la perplexité que j’aurais eu pour mission de démêler pour percer le sens de cette photo en noir et blanc d’une liturgie tour à tour dissonante et harmonieuse.