The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : L’EDITEUR DES AUTEURS INCONNUS

Trente ans plus tard, je suis enfin tombé sur un éditeur à mon goût. C’était un vieil homme au teint livide qui donnait l’impression de sortir d’une sieste permanente, l’air hagard, le cheveu frisé et ébouriffé, contrarié par sa vie autant que par celle des autres. Il tenait sa maison d’édition à lui seul dans une ancienne écurie du boulevard Saint-Michel. Il réceptionnait les manuscrits, n’accordant pas plus de cinq minutes à chacun, corrigeait lui-même ceux qu’il retenait, procédait seul à la mise en page, choisissait la couverture, surveillait l’impression. Il ne se laissait presser par rien, ni par les ans ni par les délais de parution qu’il prenait un malin plaisir à ne jamais tenir pour mieux décourager les auteurs et s’en débarrasser sans même le leur annoncer et les rembourser. Il avait passé l’âge de la retraite et comme il avait fait ses premières années comme lecteur de manuscrits et comme correcteur chez un grand éditeur, on lui avait concédé je ne sais quel indice de pénibilité livresque et avec lui tous ses points de retraite. Celle-ci ne dura pas plus de six mois. L’édition lui manquait tant, la sollicitation des auteurs, le doux harcèlement auquel il les soumettait, les coupes arbitraires dans leurs textes, que fort de ses contacts avec le milieu de la distribution, il se mit à écumer les bibliothèques en quête de textes oubliés auxquels il donnait une nouvelle chance. Sinon il consentait à publier le manifeste d’un journaliste, pour savourer une petite revanche contre « la gent pourrie des torcheurs de papier », l’essai d’un intellectuel qui n’était pas plus philosophe que sociologue, les mémoires d’un bandit des grands marchés qui s’était attaché un mauvais nègre qui n’avait su ni le blanchir ni l’accabler. La plupart des ouvrages ne paraissaient pas, soit parce que ses corrections défiguraient le texte, soit parce que sa mise en page ruinait la carte de visite que les malheureux auteurs en attendaient :
« Non seulement vous publiez leurs insanités, leurs sottises et leurs aberrations, mais en plus vous devez endurer leurs récriminations. Ils veulent des articles dans les torchons des médisances, des interviews sur les écrans de la vanité et pour couronner le tout, ils réclament des droits d’auteur alors qu’ils n’ont pas acheté un seul livre et n’en ont vendu aucun. »
Derrière son air bougon, c’était un joyeux drille qui s’amusait des vaticinations prophétiques des libraires bonimenteurs s’épouvantant de la disparition du livre et des chialeries des céliniens sur les chiures de leur pape. En revanche, il ne boudait pas les invitations à déjeuner par les rares auteurs qui survivaient à ses harcèlements et tant qu’ils survivaient. Il ne tolérait ma compagnie que parce que je m’étais fait l’agent littéraire d’auteurs dont je prenais sur moi de liquider la carrière en lui confiant les ouvrages. Nous étions de la même pâte à papier, de la même perplexité littéraire. Lui-même ne se présentait que comme « un monteur et un démonteur de livres que personne ne lisait parce qu’ils ne présentaient pas plus d’intérêt que les élogieuses recensions qui en étaient faites par des critiques littéraires qui ne les avaient pas lus ». Cinq ans plus tard, il rompit notre relation commerciale-livresque :
« J’en ai marre », dit-il, « de cultiver et de répandre ce poison. »
La pandémie coronaire lui permit de se dérober aux doléances des nombreux auteurs qui lui réclamaient des droits d’auteur alors qu’il ne se souvenait ni de leur nom ni de leur titre.

