The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA CAPITALE DE L’AILLEURS

Les générations de l'exil sont en train de passer ; les nouvelles ne se sentent pas encore chez elles. On serait de passage, en transit pour l’on ne sait quelle destination. Les chercheurs et les artistes attendent l'invitation d'une université ou d'une galerie étrangères. C'est normal ; c'est trop petit, le public est restreint. La population n'est qu'un vaste rassemblement de migrants qui ne se reconnaissent pas les uns les autres malgré leurs liens de parenté et l'intimité quasi tribale qui règne entre eux. Ils ne savent pas parler, ils ne savent pas s'habiller. La vieille noblesse allemande, polonaise, bulgare et marocaine est morte et la nouvelle est de parvenus, grands propriétaires de tours de bureaux, dénués de toute distinction pour le beau et pour le vrai sinon pour le bien. Toutes les cuisines, toutes les modes, toutes les allures. Tel-Aviv est la capitale parallèle d'un Etat qui n'a pas de frontières. Une caisse de résonance, du monde entier bien sûr, à l'exception peut-être d'Israël et de ses problèmes. Voire la start-up du monde à venir, du moins se prend-elle pour telle. Gardez-vous surtout de la démentir, vous vous attireriez les invectives en toutes les langues de ceux qui ont investi dans l’immobilier et partagent leur temps entre Paris et Tel-Aviv, Genève et Tel-Aviv, Moscou et Tel-Aviv. Parmi les quelques dizaines de milliers d'abonnés de la philharmonique, du théâtre Habima et de l’avenue Rothschild qui se pose en Champs-Elysées hébraïques, on ne se résoudra jamais à n'être qu'une vaste banlieue de Jaffa-sur-Mer.
Ces dernières années, la troisième génération invoque volontiers le sentiment d'« être à la maison » pour éluder les questions les plus troublantes : « On se sent chez soi, dans sa langue, dans sa colère, dans la sensationnelle vibration des scandales et dans la pulsion particulière de la vie qu'on ne trouve nulle part ailleurs. » Pourtant, la création, dans la plupart des domaines, nuance ce sentiment. Les cerveaux et les talents, comme l’on dit par-là, se préparent plutôt à l'exil, dont la durée varierait de deux mois à… deux mille ans. Le meilleur de la création constitue une grande, trouble et sourde protestation. Contre on ne sait quoi et pour l’on ne sait quoi. Dans la poésie, auprès des meilleurs poètes ; dans le cinéma, avec les meilleurs cinéastes, dont la grande originalité consiste encore à se risquer dans les coulisses de l'Etat hébreu ; au théâtre, où l'on évite le répertoire hébraïque pour ne pas provoquer de nouveaux scandales et s'aliéner des abonnés qui ne souhaitent pas qu'on les poursuive dans les salles avec des démêlés platement domestiques entre Juifs et Arabes, Ashkénazes et Séfarades, religieux et laïcs. La littérature, plus redondante qu'on ne la présente, piétine entre l'encensement d'on ne sait quoi et la dénonciation d'on ne sait quoi. Elle est l'œuvre d'une classe littéraire qui ne sait où elle en est et doit son prestige mondial à ses traducteurs qui constituent encore ses meilleurs bonimenteurs. Dans les années 90, la musique pop et rock se situait, à quelques exceptions près, ruait dans une musique patriotique qui chantait et pleurait, conjurait et priait. Elle poussait ses cris à l'hystérie : « Nous sommes, hurlait Guéfen, une génération baisée (également armée) ! » Depuis, Guéfen, revenu comme les autres de son rêve américain et de ses illusions de carrière internationale, ne sait plus où il en est et où il est.
Malgré les déclarations d'amour, de patriotisme et de domesticité, on ne se sent pas – encore ? déjà ? – chez soi. Ni dans les quartiers résidentiels et blancs du nord ni dans les quartiers pauvres et noires du sud. Tel-Aviv est toujours une ville de nulle part. Des rues qui ne savent pas où mener ; des gens qui ne savent vers où se tourner. Une disparité plus grande que partout ailleurs. L'aliénation par rapport aux décors ne s'atténue pas avec les années et les générations qui passent. Les nouvelles architectures seraient même en train de gommer le manuscrit biblique-templier-levantin. Le large de l'ailleurs exerce de plus en plus de charmes et on y succombe souvent pour oublier les tensions et diluer l'insoutenable intensité du… « chez soi ».
Ces dernières années, une sourde dissidence couvait derrière la Gay Pride, la loterie du High Tech, l’exhibition artistique. Avec les résultats des dernières élections, où ses deux partis ont essuyé un cuisant échec, celle-ci risque de tourner à l’insurrection sinon à la sécession symbolique…

