The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA CITE DES MAGYARS

Budapest est plus déglinguée que Vienne ou Varsovie, comme en retard d’un ravalement. Les bâtiments sont toujours recouverts de la suie d’une histoire cramoisie. Les vestiges soviétiques persistent partout. C’est large, inhospitalier, insensible. Un hôtel dénué de charme où l’on conserve encore l’attirail de table de l’ancienne république démocratique populaire dont les couleurs se conservent sur les moquettes, les motifs sur les murs, les lueurs sous d’avares abat-jours. Les bouteilles d’eau ont encore le galbe de bouteilles de bière. Devant le centre de détention des prisonniers politiques sous le régime communiste, de minuscules photos des victimes, comme autant d’icônes d’un régime de plomb, avec des chaînes rouillées en guise de monument du souvenir. Des statues aussi, comme sorties de la chaîne de production d’un culte du bronze. Leurs noms sont inconnus pour la plupart. Bien sûr Liszt, dans son parc, en sorcier, plus halluciné qu’inspiré, privé d’instrument. Sous des bouleaux qui séparent deux rangées d’immeubles de résidence et deux allées de terrasses. L’entrée du parc est gardée par Jozsef Attila, grelottant malgré un plein soleil, un regard malheureux, l’autre recueilli. Au bout du Tér une voix s’échappe de l’Académie de musique qui répète La Cantatrice chauve.
C’est dans des magasins de tissus, de machines à coudre et de produits de seconde main que décanteraient les vieilleries des villes se guindant jusque dans leur misère. Des pelotes de laine ; des aiguilles à tricoter ; des patrons de couture. Des poupées passées par les mains d’une blanchisseuse ; des cravates démodées ; des peluches qui n’accrocheraient plus que les vieilles personnes qui en auraient serré de semblables dans leur enfance ; des gitanes en attente de collectionneurs. Dans un kiosque, des livres d’occasion. Des manuels ; des albums ; des almanachs ; de minuscules livres. Le vendeur, lui, s’est mis à la liseuse qu’il exhibe sans complexe. Des galeries mènent à des cours encadrées de balcons intérieurs qui seraient autant de balcons de ronde pour l’on ne sait quels inquisiteurs.
Les jeunes n’attendraient rien des économistes ou des politiques. Ils investissent toutes sortes de sous-sols et de cours desquels percent les Caraïbes. Leur chômage présenterait le mérite de régénérer l’esprit frileux des villes harassées par le surmenage nationaliste. Les douleurs de la cité sont décelables dans ses silences, ses plaies dans ses légendes, sa vanité dans l’histoire de ses héros inconnus. Désormais, depuis la montée de la droite, Budapest n’aurait ni regrets ni remords. Elle se croit grande, elle reste mineure, éternelle seconde après Vienne. Elle a son château pour dominer le Danube, ses sources thermales pour traiter ses nausées austro-hongroises. Ses habitants seraient des Magyars, ni germains ni slaves. Si Vienne est au seuil de l’Europe occidentale, la Hongrie le serait de l’Asie. On ne sait laquelle des deux est la plus heureuse. Les yeux sont clairs et obscurs, le vert virant au noir.
Sa grande synagogue est monumentale, avec deux simili-clochers, peut-être l’une des plus grandes au monde avec une quarantaine de rangées. Une synagogue-cathédrale, toute de rose et d’or, des arcades somptueuses et deux galeries longitudinales, plutôt fastueuse. Un temple pour un Dieu bariolé où l’âme juive, quoiqu’on entende par ce terme, se perdrait. Partout trône : « Vous me bâtirez un sanctuaire et je résiderai parmi eux. » Dieu ne demandait peut-être pas autant. Au début du XXe siècle, il serait sorti, par-ci par-là, de sa clandestinité et cela n’aurait pas été sans narguer ses hôtes. En revanche, le musée est plutôt livide. La voix chevrotante d’un vieux guide, irritante et perçante, plane sur les lieux et empêche les visiteurs de se recueillir. Plutôt que de reconstituer une légende, il se livre à je ne sais quelle plaidoirie ou réquisitoire. Sa voix retentit d’un bout à l’autre, dans toutes les salles. Elle empêche les visiteurs de s’écouter voir. Surtout, ça manque terriblement de musique. Rien de liturgique. Ni dans la synagogue ni au musée.
Dans les boyaux du complexe, un minuscule musée, vestige peut-être d’un bain rituel, consacré à la Shoah, où l’on ne descend pas sans murmurer : « Des abîmes, j’ai appelé Dieu », sans rien d’autre qu’une étagère sur laquelle s’accumulent des pièces de monnaie en guise de pierres mortuaires. Ce serait plutôt là que Dieu résiderait, parmi les miséreux, les victimes et les touristes perdus, en accroc dans l’être et en raccord dans l’âme, humble et accablé, se composant de grisaille perlée de nuances de lumière et d’interstices de sens, en absence purulente dans ma vie. Les nazis conduisaient leurs victimes sur les berges du Danube, leur ordonnaient de se dévêtir, les abattaient et poussaient leurs dépouilles dans le fleuve. Sur les berges, des milliers de chaussures. C’était l’opération : « Le Danube rouge ».

