The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA SAMBA DE L’ABIME

Le jour se lève à regret, l’air éméché, hésitant entre tiédeur et chaleur, sur cette négligence alanguie d’un colonialisme encroûté. Sans acrimonie ; sans rancune. Sans grandes illusions ; sans grandes attentes. Sans complications intellectuelles. Dans l’indolence d’un destin embourbé dans les ornières où piétine désormais l’histoire mondiale. Sous les tropiques, les charnières des jours seraient rouillées. La musicalité endolorie du portugais s’iriserait d’harmoniques lubriques. La gaieté exubérante se nourrirait de désespoir refoulé. Dieu, aime-t-on à répéter, aurait créé le Brésil dans un moment d’abandon charnel. Pourtant le Christ trône partout, sur les clochers, derrière les orishas africains et jusque sur les visages. Les traits brouillés ou ciselés, la peau polie par les caresses, les étreintes et les croisements. L’humanité de l’avenir, n’en déplaise aux souverainistes de tous poils, sera métissée. Installé dans cette ville, j’aurais probablement choisi d’être gardien de l’un des nombreux bordels qui ont pignon sur rue. Pour suivre le ballet des bas-fonds et des bas-instincts d’une population qui ne cessait de se bigarrer à se démener. C’était en 2005.
Sao Paulo est une mégapole coloniale au seuil hébété du légendaire empire portugais. C’est le tiers-monde avec des îlots européens et des personnages rancis. Une vaste et luxuriante senzala dont les tours contiennent les masures populaires derrière une ceinture de prospérité et une chaîne de cordialité. Les riches en haut dans leur cocon américain ; les pauvres en bas dans un vaste marché où l’on mendie sa vie, de jour en jour, de repas en repas. Ces derniers auraient troqué leurs chaînes contre la liberté de traîner leur misère d’un bout à l’autre de la ville. L’esclavage n’a pas disparu, il a changé de nature. Je ne suis pas même sûr qu’il ait été humanisé depuis son abolition. On ne saurait pas encore que l’humanisme n’est que le panache de l’intellectuel doué d’une belle âme.
C’est un peu le climat de Casablanca. On me dit qu’en été, il pleut des cordes qui nettoient les rues, lavent les arbres, déchargent l’âme de ses langueurs et ravalent les désirs. Je ne suis pas des lieux ; je viens de loin, de Mogador, dans le pays des Haha et des Chiadma, de l’autre côté de l’humanité. Venir jusqu’à Sao Paulo pour découvrir que Pinto signifie, entre autres, sexe masculin, c’est un peu toute la légende du saint de Mogador qui se charnalise. Un de ses descendants, né à Rio, a les mains adipées par les rondeurs du culte. Il a cette expression pour déplorer l’incurie religieuse de la communauté juive brésilienne :
« C’en est à prononcer un kaddish bé-nigoun [kaddish luxuriant ?]. »
Puis je rencontre je ne sais quel conseiller. Déjà à l’époque, lorsqu’on n’était rien, on s’improvisait conseiller stratégique. Un jésuite converti au judaïsme qui se réclame de racines marranes qu’il croise avec des racines indiennes. Lui-même se prétend médecin sans préciser quelle médecine il pratique. Je devine tout de suite l’un de ces immuables clochards que l’on trouve dans toutes les communautés juives de par le monde, tant chargés de connaissances qu’ils mendient leur gloire et leur vanité en donnant des sermons. Dans l’attente d’un poste, d’une reconnaissance, d’une consécration. Les écouterait-on que le monde serait meilleur. Or les choses ne cessent d’empirer. Alors ils accumulent les rancœurs avec les connaissances et plus ils abattent de livres, soit en les lisant, soit en les écrivant, et plus ils se pénètrent de leur génie. Il incrimine pour sa part les cercles religieux qui recréent des ghettos pour continuer de survivre et de moisir :
« C’est une communauté de bâtiments vides ! » s’écrie-t-il.
Il fulmine contre je ne sais quel donateur – « le Gaon de Sao Paulo » – qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour présenter le judaïsme aux gentils que de verser un million de dollars à une Scola de Samba à Rio de Janeiro pour mettre en scène les Dix Commandements :
« C’est une idée qui vient de Paris. »
Il est désemparé :
« C’est peut-être bon pour Paris où l’on ne se souvient plus des dix commandements, ça ne l’est pas pour le Brésil où l'on ne cesse de les psalmodier et de les braver. Cet épisode est entré dans l’histoire de la samba comme la Samba du Juif déluré. »
Il se lance dans une diatribe contre le judaïsme brésilien :
« Il est à la croisée de deux dégénérescences, brésilienne et judaïque. »
Il a la rage des prophètes méconnus :
« On s’achemine vers l’abîme en dansant la samba. »
Il plaide pour une insertion dans la société civile brésilienne. Il ne suffit pas de lancer une campagne publicitaire et de mettre sur les lèvres de petites actrices et de petits intellectuels le slogan qui court le Brésil : « Judaismo Faz Bem » pour ramener au bercail les brebis assimilées. Les juifs doivent contribuer leur quote-part au syncrétisme brésilien :
« Que peuvent-ils contribuer ? »
Il bafouille ; il bégaie :
« Ils ont déjà contribué Jésus, dis-je, ils ne pourront donner mieux ou plus. »
Il me toise plus méprisant que décontenancé. Je persiste :
« Ils n’ont rien à dire parce qu’ils ne veulent pas parler de Jésus et que Jésus est au cœur du débat public au Brésil. »
Il se contient pour ne pas éclater de rire. Je ne suis qu’une bête de colloque ; je ne comprends rien à rien. Il réclame une Fondation. Pour soutenir la création. Les initiatives personnelles. La recherche. Il s’en voit volontiers président. Je veux bien croire que tout cela rime à quelque chose, je ne vois pas à quoi. J’ai acquis le sens de l’éternité et de l’imperturbabilité spinozistes et ce maudit sens me dit que rien ne rime à rien et que les âges passent avec leurs déboires.
La communauté juive s’est donné un bâtiment gigantesque – le Centro da Cultura – de béton et de marbre, pour compenser l’absence de toute culture juive. Il est tellement vide qu’on entend le chuchotis de l’eau dégoulinant sur les baies vitrées pour pleurer l’absence de Dieu. L’un de ses promoteurs me hurle à l’oreille :
« Nous avons une centaine de rabbins et plus nous en aurons, plus nous nous assimilerons. »
Il me demande méchamment si je suis disposé à entendre les mauvaises choses autant que les bonnes. Je réponds poliment :
“Only the good things, I am smart enough to understand by myself the bad ones.”
Je dois bredouiller ma conférence dans un amphithéâtre luxueux qui n’accueillait, ce soir-là, pas plus d’une vingtaine d’auditeurs. Ils ne trouvent rien de mieux à proposer que des cercles kabbalistiques pour mieux embrouiller les illuminés qui persistent à se risquer dans ce sanctuaire judéo-brésilien. En revanche, la responsable des activités culturelles est si impressionnante et voluptueuse, une longue chevelure blonde, des yeux bleus, qu’elle semble donner ses rondeurs au monde. Elle s’installe dans mon désir qui converge, pour une soirée, avec celui de Gauguin. Soudain, je me sens ridicule, je discours en vain, je ne me comprends pas, je ne conçois pas qu’on puisse me comprendre, je me sens déplacé, interné dans un personnage irrémédiablement passé. C’est, je crois, à partir de ce soir-là – sur « la résurgence du paganisme dans la pensée de Heidegger » – que j’ai décidé de rompre définitivement avec la Parole et de ne plus participer aux colloques. Ma voix sonnait creux, il en était de plus éloquentes, je ne rivaliserais jamais avec elles. Dehors, la rue était tellement plus passionnante…

