The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE BERCEAU DE DIEU

On ne se dérobe pas à la berceuse de la nourrice, à son geste à et aux rêves dont elle nous a couvés et qu'elle continue de cultiver de l'écho divin de son silence. On ne perd pas sa sollicitude ; on ne se soustrait pas à sa providence ; on ne l'oublie pas sans commettre un sacrilège. On porte son berceau en soi et l'enterre avec soi. Partout, par les routes du monde, d'un toit à l'autre, par les mers et les océans, d'un port à l'autre. J'ai eu un berceau berbère aux trépieds arrondis. Il balançait au rythme des marées qui léchaient les sensibles et vulnérables murailles de Mogador. Quand je suis retourné pour la première fois, trente-cinq ans après l'avoir quittée, toute la ville me sembla un berceau. La tiédeur hivernale, les remous des vagues, les mélopées berbères. Je ne l'habitais plus ; c'était elle qui m'habitait.
Mogador était une cité en dentelle qui s'émouvait et s’écaillait sous les avances du vent. Le matin, des mouettes blanches déroulaient le jour ; le soir, des goélands gris le roulaient. De tous côtés, les vagues s'élançaient contre les rochers en une vaine tentative de les déplacer, les surmonter, les contourner. Les chalutiers rentraient dans un mugissement des sirènes et un ballet des oiseaux. Les débardeurs constituaient aussitôt leur chaîne d’abondance, entonnaient leurs chants et vidaient les soutes de leur manne. Les araucarias, augustes et imperturbables, ressassaient de vieux souvenir patagoniens ; les caoutchoucs, échevelés et dépenaillés, ne savaient plus vers où pousser leurs branches ; les palmiers ruminaient leur nostalgie du désert. Dans les ruelles et les venelles, de sournoises souris narguaient des chats royaux. Des escaliers obscurs débouchaient sur des terrasses éclatantes de blancheur où séchaient toutes sortes de denrées et doraient toutes sortes de créatures.
Dans mes souvenirs, des marchands de goût proposaient des sauterelles grillées dans des bocaux et des glands bouillis dans des citernes. Les pâtisseries des meringues aux couleurs de la ville et des palebes recouverts de pelures de coco, des mille-feuilles et des éclairs. Les papèteries des protège-cahiers, des buvards et des poudres pour toutes les encres. Des pharmacies artisanales des papillons séchés, des queues de lézards porte-bonheur, des herbes contre tous les maux. Dans les magasins – convertis depuis en galeries d'art – les trieuses d'amandes donnaient leur concert saisonnier de chants arabes, berbères et andalous. L'appel écorché du muezzin, le tintement cristallin des cloches, la sonnerie amortie de l'horloge relevaient de leurs échos le pisé des remparts, la chaux des murs, le bleu des portes et des volets. Les embruns se saturaient des incantations noires des gnaouas et des insinuations veloutées des hirondelles, des marmonnements des devins et des bénédictions des rabbins, des litanies des mendiants et des imprécations des fous. Mogador entrait en transes et l'on assistait à l'interminable procession des promeneurs, de la porte de la Marine à celle de la Prairie et de la porte des Lions à celle du Destin.
Mogador est restée le berceau de Dieu, de l'Océan et de la Mère. Malgré la misère aromatisée à la menthe ou délayée dans de l'huile d'olive, j'ai eu une enfance radieuse et enchantée. La nostalgie, dit Balzac, « est une maladie de la mémoire physique ». Elle l'est des sens, de l'estomac, du cœur davantage que de la tête. Chacun aurait son paradis perdu et Mogador était le mien. Je n'ai jamais cessé de me languir d’elle. De recevoir ses ondes liturgiques, que ce soit au pied du mur des Lamentations ou au Saint-Sépulcre. De percevoir les voix éteintes dans de fugaces réminiscences et dans des visions illuminées. De reconstituer avec une rare précision ses décors et ses sites dans mes rêves. De signer mes jours du vol de l'oiseau regagnant l'île au large et de les raturer d’un souffle du vent. J'ai laissé l'enfant là-bas ; je suis resté de là-bas. Ce serait là le prix de l'émigration que cette conservation de l'enfance dans le cocon d'une chenille qui n'a pas donné de papillon ; son salaire aussi.
C'était toute la ville qui nous servait de cour de récréation. Du port au cimetière, de la médina au mellah. Deux scalas surmontées de tourelles, avec des canons en bronze sur des affûts en bois et des meurtrières colmatées à tout jamais. Une île de corsaires au large, des châteaux enlisés sur la plage, des bâtisses hantées. Des puits sourds, des arbres à palabres, des lieux sacrés. Des coquillages conservant les remous et les rumeurs des vagues et les palpitations des algues. Toutes sortes de souks. Le marché aux couleurs, aux tissus, aux puces, aux poissons, aux épices, aux grains. L'allée des Ecrivains ; la rue des Célibataires. Des ménestrels, des acrobates et des exorcistes. C'était du matin au soir, de jour en jour, le manège des hommes, industrieux et marchandeurs, déments et hurleurs, se donnant en représentation dans une ville-théâtre aux décors en bois d'arar. Sous ces latitudes, à l'époque, on n'internait pas les aliénés, on les laissait chevaucher le vent, crier, invectiver, prophétiser. Je ne distinguais pas très bien entre rabbins et mendiants, entre intellectuels et prophètes, entre riches et pauvres. Mogador était de ces villes miniatures où les vies seraient caricaturées par la rumeur publique et les vices et vertus cachés par des haïks, des voiles et des rideaux de pudeur.
Dès que j'ai pu marcher et ânonner, j'ai été confié à Rabbi Pinchas, de mémoire bénie, qui tenait une crèche à son domicile. C'était un saint homme, en djellaba noire, la tête couverte du voile bleu à pois blancs des sages du judaïsme marocain. Il habitait une rue noire qui reliait la place du Chaïla à la rue du Destin dans la vieille casbah. Elle avait abrité la prison, elle abritait toujours un four, éclairée, de loin en loin, par des ampoules nues qui répandaient des lueurs spectrales. Nous étions une ribambelle d'enfants, de deux à quatre ans, à répéter les lettres de l'alphabet hébraïque dessinées sur une vieille planche que le rabbin tenait contre son cœur. Une litanie incompréhensible, insensée, indélébile. Elle ne disait rien ; elle disait tout. Elle était délurée ; elle était sage. Elle était assourdissante. Puis chacun était invité à désigner la lettre énoncée par le rabbin. Quand on se trompait, le doigt distrait était pris en tenaille par les pinces du vieil homme qui serrait si fort qu'il soutirait au pécheur un cri de pénitence. Pendant la pause de midi, nous nous installions sur de petites chaises en rotin et en osier et la compagne du rabbin nous servait des croûtons de pain imbibés du brouillon d’une omelette. Puis on venait nous chercher et je ne comprenais jamais comment ma mère me distinguait des autres protégés du rabbin.
Je garde d’attachants souvenirs de cette période. La natte sur laquelle nous nous pressions autour du vieil homme aux lèvres charnues qui ne souriait jamais ; le goût antique des figues séchées qu’il nous distribuait en guise d’hosties pour je ne sais quels sacrements ; l'odeur persistante de la cire qui nous consolait de la pénombre. Bien sûr l'obsédante litanie où se mêlaient des intonations hébraïque, araméenne et arabe. C'était toute la Présence divine – lueurs vacillantes des bougies dans le moisi clair-obscur de l’absente présence, sanglots se nouant dans la gorge dans la crainte de l’on ne savait quelles représailles, une lancinante conviction d'abandon – qui était prisonnière de cette rue obscure et sordide où l'on ne savait qui était tapi derrière les portes et qu'on se dépêchait de traverser pour retrouver la lumière rassurante du jour. Elle resta là-bas, divinité clandestine, sourde et aveugle, attendant qu'on vienne la libérer de son exil. Plus tard, je découvrirai que le rabbin était un proche de mon père et lors de mon premier retour, le gardien du cimetière m'introduisit dans une chambre où trônait un tombeau. J'ai tout de suite compris qu'il s'agissait d'un rabbin particulièrement important. J'ai réalisé, comme dans une illumination, que c'était mon vieux maître. Le premier et le dernier. Le seul. Il avait mérité l'insigne honneur de ne pas être enterré avec le commun des mortels. Le gardien m'a tendu un calot, il m'a tendu un livre. Le kaddish ne venait pas à mes lèvres. Il ne dit rien quand il ne suscite pas d'échos chez une dizaine de personnes au moins. En revanche me revenait un apologue de Kafka que j'ai dû rechercher dans mes notes : « Me voici devant mon vieux maître. Il me sourit et dit : "Comment se fait-il ? Il y a si longtemps que tu es sorti de ma classe. Si je n'avais pour tous mes élèves une mémoire inhumainement fidèle, je ne t'aurais pas reconnu. Mais ainsi je te reconnais fort bien, oui, tu es mon élève. Seulement pourquoi reviens-tu ?" » (F. Kafka, « Récits et fragments narratifs », La Pléiade, Vol. II, Gallimard, 1980, p. 411). Rabbi Pinchas n'a laissé ni œuvre ni postérité. Plus tard, je tenterai de réparer son accablante stérilité en lui consacrant un récit en hébreu où je me pose en son héritier spirituel et en lui prêtant une Kabbale de la Perplexité. Je mettais dans sa bouche cette citation du « Livre de la Splendeur » à la lecture duquel il passait ses journées : « Le Tohu et le Bohu sont les résidus d'encre qui adhéraient à la pointe du calame » (« Le Zohar » 30a, Verdier, 1981, Vol. I, p. 172).

