JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE BLEU DE SAFED

18 Jul 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE BLEU DE SAFED
Posted by Author Ami Bouganim

Safed est une station incontournable dans la visite d’Israël. Surtout lorsque celle-ci tourne au pèlerinage et que votre hôte est un membre de la secte de Freud. Dans la vieille ville, toute de ruelles emballées par le ciel, de bâtisses ravalées, de galeries qui cherchent le Messie parmi les touristes, la synagogue de Joseph Caro, spacieuse et accueillante, proposerait un recueillement bleu. Une partie est légèrement surélevée, percée de fenêtres donnant sur le Champ de la Pomme. Derrière les portes vitrées d’armoires encastrées dans le mur, la bibliothèque du législateur kabbaliste. Ces livres l’ont servi ; ils l’ont inspiré. Son regard s’est posé sur leurs pages, ses doigts les ont tournées. Plus personne ne les ouvrirait, ne les lirait, ne les commenterait. Ils sont déglingués, les couvertures sont racornies, les reliures en lambeaux. Ce ne seraient plus que des reliques, pressées les unes contre les autres. On respecte leur assortiment, on ne le dérange plus.

Un siège couvert de paillasses bleues court les murs, invitant les visiteurs à prendre place pour écouter le cours, tout de réglementations et de prohibitions, du gardien des lieux. Joseph Caro est l’autorité suprême en matière d’ordonnancement de la vie juive. Les gestes sont calculés ; les rites précisés. Il n’est rien, presque rien, qui ne soit laissé au hasard. Se pose-t-on une question sur la Loi, on consulte son code ; nul ne reçoit l’ordination rabbinique qui ne l’étudie, intégralement ou partiellement. On a Dieu constamment à l’esprit et sur les lèvres et c’est continûment que la Loi instruit notre comportement. La Loi selon Caro taillerait la dignité requise pour se tenir en permanence devant Dieu. Une psychose est coulée dedans ; une névrose guette ceux qui s’en émancipent. Les Juifs sont des patients modèles ; les plus malins s’improvisent thérapeutes.

Je dois arracher mon hôte aux lieux, il serait volontiers resté à discuter de détails de la Loi, de ses risques pathogènes et de ses vertus thérapeutiques. Prisonnier du bleu, dans les limbes de je ne sais plus quel ciel, recevant sa Torah du premier badaud bleu :

« La Synagogue, dis-je, n’a plus de rabbins, elle n’a que des bedeaux. »

Il n’aime pas cette remarque. Il croit savoir qu’il est de grands rabbins de par le monde :

« Peut-être les trente-six Maîtres inconnus dont l’un serait le Messie en attente du moment propice pour se manifester. »

« On ne peut récuser l’ascendant charismatique qu’exercent des personnalités rabbiniques sur leurs communautés. »

Je persiste dans mon diagnostic sur le tarissement de la veine pharisienne. Quand les rabbins se piquent de philosophie, ils sont abscons ; quand ils se piquent de science, ils sont illuminés. Quand ils n’ont ni culture philosophique ni scientifique, ils s’attardent dans une doucereuse vision du judaïsme. Je consens néanmoins à modérer mon diagnostic :

« Du moins, n’en ai-je pas rencontré. De grands et sobres lettrés, oui. De sourds et forcenés chercheurs, oui. Des saints, sûrement, en particulier dans ces taudis de Dieu que seraient les nouveaux ghettos de Jérusalem et de Bnei Berak. Sinon, les rabbins en titre, qui vivent de leur magistère, ne cessent de décevoir.

« Les kabbalistes ? »

« Les kabbalistes sont en quête permanente des clés de l’écriture et de la création. Depuis Kafka, ils ne s’illustrent, dans le meilleur des cas, que comme thaumaturges. »

On quitte la synagogue sans révélation particulière. On ne comprend pas plus la kabbale de l’extérieur que de l’intérieur, notre incompréhension nous incite à redoubler d’étude. Malheureusement, les mauvais interprètes se liguent pour boucher notre incompréhension.

Dans la rue des galeries, un peintre d’origine américaine exerce son exaltation picturale sur des signes kabbalistiques ; un peintre d’origine française s’essaie à une pauvre iconographie rabbinique. L’un donne l’impression que la kabbale débraille l’esprit ; l’autre qu’elle le gâte. On accuse la recherche historique d’avoir tari la veine kabbalistique ; on accuserait volontiers l’art de la brader. On comprend aisément pourquoi celui-ci ne résiste pas à Safed. On attend, on ne sait pourquoi, de la kabbale de plus grandes réalisations. Des transes messianiques. Des enthousiasmes hassidiques. De grandes hérésies génératrices de nouvelles religions. Sinon ce ne serait délire de l’homme perdu et sauvé par Dieu, débordé par le non-sens de ce sur-sens, acculé à sa piteuse perplexité, dans l’incapacité de s’éclipser avec sa divinité sinon en s’incrustant en écritures noires et en se berçant de lectures bleues.