The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE DOUBLE INTELLECTUEL

J’avais beau me concentrer, je ne comprenais rien à ce qu’il disait. Il devait assurément être doué pour sauter sans transition d’une discipline à l’autre. De la philosophie à la psychologie, de l’anthropologie à la sociologie, de la physique à la biologie. Je ne savais d’où il partait, quels chemins il prenait, où il voulait en venir. Je perdais vite pied, acculé à l’insoutenable ennui de vivre sans comprendre. Je n’étais ni le plus inculte ni le moins averti, il n'était aucune raison pour que je ne comprenne rien. Un dixième sinon la moitié de ce qu’il racontait. Or, j’avais beau redoubler de vigilance, je n’arrêtais pas de décrocher. Dans l’assistance, on hochait plutôt la tête en signe d’assentiment et quand il concluait son allocution, au tournant de je ne savais jamais quelle phrase, il était salué par un tonnerre d’applaudissements. C’était peut-être le prophète d’une nouvelle Philosophie nouvelle, un nouveau disséminateur, un nouveau surenchérisseur. Il avait une belle tête de visionnaire, le geste rivalisant d’éloquence avec la voix, donnant l’impression d’orchestrer la pensée des pensées dont il était le messager. Je persistais à tenter de percer sa philosophaillerie qui, pour être prononcée sur un ton aussi docte, ne pouvait que receler de précieuses intuitions, inaccessibles à de misérables oreilles plus irascibles qu’accueillantes. Je n’arrivais pas pour autant à écarter le soupçon qu’il rusait avec la pensée et avec la sienne davantage qu’avec celle des auteurs qu’il convoquait sans avertir à la barre de ses réquisitoires contre la terre ou le ciel, les hommes ou les démons. Je ne savais du reste sous quel genre ranger son discours : la dissertation, le prêche, l’homélie, l’imprécation, la diatribe… la devinette. Seule sa pluridisciplinarité me rassurait un tant soit peu, on ne pouvait passer avec autant de légèreté d’une discipline à l’autre sans cacher un grand dilettante.
Face à son succès, je n’eus d’autre choix que de mettre mon incrédulité sur le compte d’une cécité congénitale qui m’empêchait de le suivre dans les méandres de son cheminement. J’étais en retard sur tout, irrémédiablement enlisé dans une génération qui résistait vaille que vaille contre les borborygmes conceptuels et le roulis des mots. De ceux qui, pétris de proverbes dialectaux, décèlent dans le brouhaha des voix les sons creux de la vanité qui serait encore la plus troublante des possessions humaines. Sur le tard, alors que je ne craignais plus de me ridiculiser et que je n’avais d’autre choix que de composer avec mes irritations intellectuelles, j’en vins à la conclusion que ce n’était ni un philosophe ni un anthropologue, ni un prédicateur ni un bonimenteur, mais le parolier de sa vanité se mesurant en permanence à un double intellectuel qui le mettait au défi de se montrer encore plus intelligent qu’il ne l’était.
Sitôt qu’on m’annonça qu’il était malade, je me suis senti soulagé, je n’aurais plus à endurer ses séminaires, ses allocutions, ses digressions. Je me suis enquis de la nature de sa maladie : « Dégénérescence. – Quelle variété ? – Quelle importance ? » Quand il décéda, on l’accompagna d’oraisons si dithyrambiques, louant tant de dons inconnus, que je m’inclinai à mon tour devant un grand homme dont le génie passait mes misérables limites. Sa disparition créa au demeurant un tel vide que ses disciples se bousculèrent pendant des années pour le veiller, le temps pour eux de se dépêtrer de sa dépouille, de prendre leur envol et de contribuer la recension de leur propre vanité au grand bourdonnement universel.
Le petit combat que je menais avec assiduité pour la transmutation de la vanité en perplexité tournait court avec la constatation que seule la sénilité ruinerait vraiment la vanité. Or la sénilité n’est répertoriée comme genre philosophique dans aucun des traités que l’on donne aux jeunes et nouvelles générations pour cultiver leur prétention. C’est dire que le seul remède contre la vanité restera inaccessible à ceux qui en auraient le plus besoin au moment où ils mériteraient d’être vaccinés contre elle.

