JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MESSIE DES CHOSES

3 Jul 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE MESSIE DES CHOSES
Posted by Author Ami Bouganim

Courir les poubelles était une vocation. Il ramassait les choses, les lavait, les réparait et les revendait au marché aux puces. Il ne savait jamais ce qu'il allait trouver et quand il tombait sur un article intéressant, il était content comme seul peut l'être un collectionneur auquel l'on proposerait, pour rien, un article dont il ne se doutait pas même de l'existence pour une collection dont il ne cessait de remanier les contours. C’était un disciple de Benjamin, il marchait sur ses traces. Quand on lui demandait quel était son métier, il répondait selon les circonstances chiffonnier, brocanteur, recycleur, philosophe, critique littéraire, marchand d'Antiquités. Il ne se risquait pas à se déclarer et à annoncer qu'il était le Messie des Choses.

Un jour, il tomba sur une poupée, la lava, la récura, l'habilla et s'attacha à elle. Il ne se décidait ni à la vendre ni à la donner. Il se mit lentement à converser avec elle pour écouter ses babils, ses pleurs et ses rêves. Malheureusement, au bout de je ne sais combien de temps, elle se mit à donner des signes d'ennui. Elle aurait aimé aller à l'école, s'amuser avec des camarades de son âge, se promener par les rues, lécher les vitrines. Elle commençait également à rêver du prince charmant. De jour en jour, ses reproches et ses récriminations augmentaient ; il savait de moins en moins comment la prendre, et ce n’était pas Benjamin qui pouvait lui être d’un grand conseil.

Notre Messie ne se résignait pas pour autant à la déposer à l'assistance publique, il avait Rousseau en horreur. On l'aurait remisée dans de sordides caves dans l'attente de ses propriétaires naturels ou légitimes. Ni au bureau des objets perdus où elle ne resterait pas longtemps avant d’être proposée dans une vente aux enchères au plus offrant. Il ne se décidait pas davantage à l'adopter. Elle l'aurait empêché de vaquer à ses tâches et l'aurait détourné de sa mission. Il ne se résolvait pas à s'en défaire en la jetant à son tour dans une poubelle. Un autre chiffonnier, moins benjaminien que lui, la récupérerait et dans ce cas, il n'aurait pas donné cher de sa peau. Il connaissait assez les mœurs de ses collègues pour savoir qu'ils ne montreraient pas le même souci littéraire à voiler leurs insinuations et leurs allusions.

Notre Messie l'aurait volontiers chez un kabbaliste pour lui imprimer un meilleur destin littéraire que celui qu'il lui réservait. Malheureusement, il était si pauvre qu'il n'avait pas de quoi régler la consultation. Finalement, il se résigna à creuser une tombe sur le rivage et à l'enterrer. Il invita les corbeaux, les mouettes et les cigognes. Il prononça le kaddish et écarta une larme. Décidément, il était trop sensible pour s'acquitter des tâches qu'on attend d'un Messie des choses perdues pour ne point parler des causes perdues.