JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE POIDS DE KAFKA

12 Jan 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE POIDS DE KAFKA
Posted by Author Ami Bouganim

J’ai d’abord cru que c’était le père. Il avait sa corpulence, sa vigueur, sa détermination. Je ne lui résistais pas, je cédais sous ses pressions. La lutte entre nous se concluait sur son visage par un sourire de triomphe et de désespoir. Comment un homme aussi robuste et roué que lui avait-il avorté d’un fils aussi malingre et timoré. Ca ne devait pas venir de lui mais d’elle. Il n’avait pas le choix, il redoublait de vigilance et d’autorité, il en devenait plus lourd, envahissant, inquisiteur. Puis je me suis avisé que ce n’était pas tant le père que le maître puisqu’il se souciait de mon assiduité davantage que de ma santé. De ma lecture et de mon écriture. Il était de ces humanistes qui s’attardaient aux détails. La manière de tenir la plume, de poser la main sur le bureau, de ponctuer la phrase. Son humanisme aussi était périmé, il n’avait résisté ni aux guerres ni aux trahisons, il n’avait plus cours dans un monde bondé et ravagé. Puis je me suis avisé que ce n’était que Dieu qui mobilisait le père et le maître pour sauver mon âme. La piété de l’un, la science de l’autre. Sans croire, je ne serais rien, je passerais en ce monde comme une ombre. Je m’accoutumais stoïquement à celle-ci quand j’ai découvert que c’était le fils qui, plutôt que de me décharger de toute responsabilité, me chargeait d’une postérité inconnue, de l’inquiétude du père, de la sévérité du maître, de l’incommensurable abime d’un Dieu qui existait d’autant moins que sa parole se navrait de son silence. Alors, ne pouvant endosser la pugnacité du père, l’autorité du maître et l'impotence de Dieu, je l’ai conduit au Golgotha.