JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE ROYAUME DE L’ENTERTAINMENT

6 Sep 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE ROYAUME DE L’ENTERTAINMENT
Posted by Author Ami Bouganim

Dans les dernières années du millénaire passé, vous étiez encore accueillis par des vigiles qui vous orientaient à grands cris vers les guichets de la police. Visiteurs par ci, immigrants par là. Ils vous mettaient rigoureusement à la queue, examinaient vos papiers pour s'assurer qu'ils étaient correctement remplis. On ne comptait visiblement pas sur votre sens de l’orientation bureaucratique, vous prenait autoritairement par la main pour vous guider dans les labyrinthes de « L’Amérique » de Kafka, que nul n’aurait lu, et dissuader toute velléité d'insurrection. Vous n’aviez d’autre choix que d’attendre sagement votre tour. Peut-être considérait-on tout nouveau venu comme un immigré en puissance, qui ne savait ni lire ni écrire la langue du nouveau monde, n’en connaissait ni les mœurs ni les normes. Une manière de policer les gens qui revenait à les infantiliser. Un régime de l'amabilité, avec des sourires étudiés pour vous gruger, et un Clinton, un Trump ou un Biden pour vous emballer leur marchandise politique dans un sourire de good guy, de great crook ou de golden papy.  

Contrairement à ce que les buildings au cœur des mégapoles laissent penser, le reste de l'Amérique serait bâti en largeur, avec des clochers provisoires qui pointent leurs croix hiératiques comme autant de signets entre des bâtiments illisibles. Le désert, tout proche, poursuit ses mirages dans le ciel. Dans la ville des anges, des bougainvillées débordent de partout, mettant une note luxuriante à cette insinuation terrestre du paradis. On dispose de tant de place qu’on en laisse pour le silence, tellement vaste qu'on se replie sur soi. Les gens semblent seuls, ni pressés ni préoccupés, sans grande curiosité, sans personne pour se mêler de leur vie. Surtout, ils sont rares sous le soleil, malgré les grands arbres plantés pour créer de l'ombre.

Les Américains cherchent visiblement leurs mythes dans l'avenir – dans la science-fiction. Un art sûr de l’entertainment dans des décors destinés au cinéma davantage qu’aux humains. Dans les rues, les marchés, les hôtels, tout est conçu pour que ça roule, les générations vont, les générations viennent, ça doit rouler de mieux en mieux. On aura même logé l'homme dans des carapaces de tôle pour lui permettre de parcourir le réseau inextricable d'autoroutes qui relient cette ville qui, en se retirant dans ses banlieues, ne sortirait plus de nulle part et ne rentrait plus nulle part. Peut-être n'est-il d'autre Royaume qu'une Amérique étendue à la planète, avec ses menues célébrations, ses sanglants drames inscrits au premier article de la constitution, ses guerres qui ne seraient qu’autant de bavures dans une non-histoire et cette immuable représentation des mortels sous un ciel silencieux malgré le bleu manège des Evangélistes. Sur le bord de mer, on serait sans cesse en train de traverser des rêves comme dans ces criques bordées de résidences secondaires, vidées de toute rancune et de toute colère, comblées du sentiment de mériter son destin. Des mouettes, des pélicans, des otaries, des voiliers... et au large, la Chine. Je comprends mieux que les universités américaines soient des coins de paradis dans ce vaste chantier du paradis où l’on mourrait exaucé d'entertainment et de dégénérescence. Les Américains n'ont visiblement plus de problèmes de culture, ils n'ont que des problèmes de nutrition. Une sotte idée émise en Europe et c'est toute l'Amérique qui la répercute d'un air entendu dans ses colleges les plus reculés. On s'empare d'auteurs comme Gadamer, Foucault et Derrida avec une telle dévotion, en tirant toutes sortes de psychologies, d'anthropologies, de sociologies, qu'on ne réussit qu'à donner une mauvaise réputation à la critique philosophique. Finalement, l’entertainment accaparerait tant les esprits que derrière ses décors l'Amérique serait d'une doucereuse décadence à venir…