JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SALTIMBANQUE DU CIEL

3 Jan 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SALTIMBANQUE DU CIEL
Posted by Author Ami Bouganim

De mémoire de Marrakchi, on n'avait vu ça. Un Juif se donnant en représentation sur la place de Jemaa el-Fna. Ni bénisserur public ni écrivain public. Un acrobate ! Un charmeur de serpents ! Un conteur ! En passe de devenir le roi incontesté de la place du Trépas ou de la mosquée Détruite, déformation de Jemaa el-Hna – mosquée de la Quiétude – du sultan saâdien Ahmed el Mansour Dahbi. Celui-ci ne termina pas les travaux et sa mosquée de la quiétude devint la mosquée de l’anéantissement. Notre personnage ne s’encombrait pas trop de l’origine du nom de la place, il se passionnait pour son manège. Sitôt que le soleil déclinait, l’humanité bariolée des saltimbanques, des clochards, des sans-abris, des pèlerins, des colporteurs, des touristes, des soudards l’investissait. Quand il était pris d’inspiration il s’improvisait conteur. Nul besoin de programmer son conte, il venait de lui-même, avec l’aide des auditeurs qui ne manqueraient pas de former cercle autour de lui et d’aiguiller son récit de leurs réactions. Il n’était pas un autre comme lui pour réciter le prélude rituel qui lui intimait le conte :

« Au nom du saint patron de Marrakech

Sidi bel Abbès,

celui qui veille sur la ville,

immuable,

un pied sur l’autre,

et qui ne retrouve sa quiétude que,

si tout le monde est rassasié,

Enfant du pays ou Hôte de passage. »

On savait qu’il n’était pas son pareil pour relater par le détail la liaison amoureuse – sans cesse nouvelle, agrémentée des commentaires des auditeurs – entre les lacs Isli et Tislit au cœur de l'Atlas qui chargent les vents de leurs caresses par nuits de pleine lune.

Son succès était tel qu’il s’aliéna les autorités rabbiniques qui lui reprochèrent de s’exhiber sur la place de la Honte. Un juif, un vrai Fils d’Israël, qui avait fait sa scolarité sur des nattes et des bancs rabbiniques, ne mendie ni en montrant des singes ni en prescrivant de la semoule à base de queues de lézards, ni en charmant des serpents aveugles ni en arbitrant des combats de coqs. Il devait mendier comme tout le monde, en récitant les Psaumes. Le malheureux se résigna à rédiger des amulettes kabbalistiques très prisées sur la place des miracles. Sitôt que les rabbins apprirent qu’il les écoulait à des étrangers, ils l’excommunièrent. Il n'en pouvait plus des remontrances de son père qui lui reprochait de se donner en spectacle avec les saltimbanques des nations ni des harcèlements de sa mère qui ne cachait pas ses craintes de le voir se convertir. Il n'avait pas le choix, il devait partir. En Israël, il risquait de finir en chair à canon ; en France, il avait des chances de devenir acteur. Ni plus ni moins.

Or sitôt à Paris, dans les années 60, il se trouva que la ville ne l'inspirait pas. Elle était trop belle pour qu’il en tombe amoureux. Elle dissuadait le désir plutôt qu'elle ne le cultivait. Les boulevards, les avenues, les rues étaient rectilignes, sans trace de détritus, ni sur les trottoirs ni sur les chaussées, et les passantes sortaient toutes d'un poème de Baudelaire, en quête d'une liaison dont elles se détournaient, rétractant leurs regards sitôt que le sien les croisait, se retirant dans les replis de leur réserve. Le manège de Paris était étrangement silencieux et inintéressant, malgré les cortèges et les manifestations. La place de l'Etoile n'était pas Jemaa el-Fna, les Champs-Elysées n'étaient pas la médina, l'obélisque de la place de la Concorde n'était pas la Koutoubia et les Tuileries ne rivalisaient pas avec l'Ourika. Paris, la ville des lumières, ne valait pas Marrakech, la ville des ombres. Elle était, comme disait le maître de l'Alliance qui lui inculqua la politesse, « inodore, incolore et sans saveur ». Sans relents, sans cris, sans plaintes. Ni roulements de tambours ni crissements de fifres. Le seul spectacle qu'offraient ses rues était encore ce bonhomme qui, un sifflet dans la gorge, émettait un gazouillis alors qu'à Marrakech c'était tout un marché des oiseaux que proposait la place. Même ses émigrés étaient comme délavés, les regards chargés de cette hantise de lendemains plus imprévisibles que souriants. Ils étaient déplacés, hors de leurs décors, de leurs couleurs, de leur cohue, de leur poussière, et leur désir n'avait probablement plus le même goût. Paris survivait à ses morts alors qu'à Marrakech chaque mort prenait avec lui un souvenir, un remous, un écho de la ville. C'était un coin qui perdait son mendiant et que personne ne se risquait à investir, un établi qui perdait son écrivain et que personne ne prétendait remplacer, un atelier qui perdait son artisan. Marrakech prenait le deuil de ses morts alors que Paris ne conservait pas même le souvenir de ses poètes, sinon sur d’illusoires plaques fixées à l’entrée des bâtisses qu’ils avaient habitées. A Marrakech, il sillonnait les rues en thaumaturge gyrovague ; à Paris, il battait le pavé. Il ne pouvait se résoudre à la clochardise, elle ne nourrissait pas de vocation. Il avait une bonne formation talmudique, il savait raconter des histoires, il pouvait devenir psychanalyste ou rabbin. Dans le premier cas, il passerait sa vie au chevet de patients abandonnés par Dieu, dans le deuxième au chevet de Dieu. Il choisit la seconde possibilité, pour exaucer les vœux de ses parents en devenant saltimbanque du Très-Haut sans vraiment trahir sa regrettée Jemaa el-Fna.