JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SYNDROME DE PRAGUE

16 Dec 2025 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE SYNDROME DE PRAGUE
Posted by Author Ami Bouganim

Sur les quais, les bancs regardent couler la Vlatava tchèque mêlée la Moldau allemande. Sur les deux rives, on ne sait combien de villes se pressent les unes contre les autres dans un rare assortiment de toits et de couleurs. D'un côté, le Château avec son palais présidentiel et sa cathédrale Saint-Guy ; de l'autre, la cité des théâtres, des monuments publics et des universités. Dans le parc de Letna, sur les hauteurs de la rive droite, on trouve la statue tendre-triste d'une belle femme repliée sur elle-même, le regard perdu dans ses pensées. Elle ne se désole pas, ne proteste pas, ne se tourmente pas. Elle ne cherche pas même à poser. Si elle attend quelqu'un, ce serait un sculpteur, qui corrigerait sa position, lui relèverait la tête, illuminerait son regard, la réveillerait, plus belle encore en chair qu'en pierre, pour l'entraîner dans je ne sais quelle danse.

Prague ne rit presque plus de Husek, auteur du « Brave Soldat Chveïk », et elle ne se remet pas de Kafka, auteur du « Château ». Elle aurait pris sa retraite historique, définitivement, irrémédiablement, propre et recueillie, vaste salle des congrès pour palabreurs se cherchant un site qui ne serait que de la beauté. Tout juste vous prend-on à la modeste statue du père de la Tchéquie moderne, le philosophe éclairé, Tomas Masaryk (1850-1937), au monument de Jan Palach, qui s'est immolé en 1969 pour protester contre l'écrasement de la tentative d'insurrection contre les soviétiques, et vous indique-t-on le lieu où se tenait « la plus grande statue de Staline au monde ». Quand le soleil pointe entre deux nuages, l'architecture des lieux, tous styles confondus, n'en bascule pas moins dans l'exubérance, et c'est alors toute la ville qui flamboie. 

Cette aura se dilue se dilue bien vite dans ennui. On ne sait plus qui ou quoi attendre. On ne s'exhibe pas à Prague. Ni dans les rues ni dans les salles. Peut-être sur les trottoirs. Malheureusement, je suis trop prude et réservé pour me risquer sur des lieux où tout serait permis, d'autant que je n'ai pas même l'excuse de rechercher les prostituées que Kafka aurait pu serrer dans ses bras. Le syndrome de Prague serait la saturation. Quatre à cinq jours plus tard, on est tant saturé qu'on ressent un besoin pressant de partir. De laisser Kafka sur ses socles et sur ses murs et de le ranger dans ses livres. A la longue, il serait devenu le Shamash (sacristain ? bedeau ?) de Prague, laissant au Maharal le titre de rabbin.