The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE TEMPS DE LA ROSE

Quand je suis né nous n’étions pas deux milliards. Les rues n’étaient pas embouteillées, les parcs bondés, les bourgs sur la route reliant Essaouira à Casablanca dépareillés. Nous allions à l’école pour tacher nos doigts d’encre violette, à la bibliothèque pour changer de livres. Nous cherchions nos mots dans des dictionnaires en papier, nos règles de conduite dans des précis de grammaire et pour nos explorations, par les pistes enchevêtrées du Maroc, nous avions des cartes et des boussoles. Nous n'allions pas à la mer, c’était elle qui venait nous visiter. Les médecins étaient de braves pâtres des patients, les rabbins de savoureux chantres. C’était une humanité artisanale. Puis on est passé à huit milliards, avec moins d’abeilles et d’hirondelles, et tout s’est déréglé et endiablé. La musique, la danse, la prière. Nous avions quatre saisons, nous ne savons plus à combien nous en sommes. Les livres aussi se sont mis à donner des signes de déraillement, d’autant plus déroutants qu’ils ont été précédés des « Misérables », du « Procès », du « Petit Prince » qui dissuadent d’ouvrir les mauvaises nouveautés pour ne pas avoir des nausées de lecture.
On ne vit pas avec huit milliards comme l’on vivait avec deux, on ne pense pas de la même manière, se recueille pareillement. On ne s’entend plus parce que les régimes civiques et domestiques ne nous le permettent plus. On vit peut-être plus longtemps, on n’en vit pas moins plus sénilement. On nous convainc que les roues politiques des uns sont cruciales, les guerres des autres dévastatrices. On incrimine Dieu, la croissance, le climat, plutôt que l’homme qui se reproduit au-delà de tout seuil de tolérance. On manque de blé, de riz, d’eau… de sens. Malgré les cultures intensives, le dessalement de la mer, la dissémination poétique. Plus l’humanité se propage et plus elle se réduit en chacun. Elle n’est plus la mesure de toute chose, bientôt elle ne le sera de rien, et ce n'est pas le transhumanisme ou le posthumanisme qui la sauveront. Dix millions de morts dans une épidémie, cent millions dans une guerre nucléaire, ne changeront pas grand-chose, ne contribueront qu’à ridiculiser davantage les prophètes délurés de l’IA. On aborde le problème écologique en occultant son ressort démographique, on le traite sous toutes les coutures à l’exception de la reproduction démographique. Ce n’est pas contre le carbone qu’on devrait lutter, mais contre la semence humaine. Ce n’est que naturel que l’on s’émeuve de la disparition d’une Françoise Hardy qui a célébré la rose davantage que d’un Kundera ou d’un Lynch. Althusser disait qu’on doit philosopher comme Edith Piaf chantait, on le devrait plutôt comme Françoise Hardy, dont la célébration de la rose reste un chuchotis de la beauté et du charme, insinuant la suave puérilité d’être rien pour rien dans rien, surtout maintenant que Musk, Bezos, Zuckerberg, Altman nous promettent d’altérer notre sensibilité avec notre intelligence :
On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l'a dit ce matin
À l'aurore je suis née
Baptisée de rosée
Je me suis épanouie
Heureuse et amoureuse
Aux rayons du soleil
Me suis fermée la nuit
Me suis réveillée vieille
Pourtant j'étais très belle
Oui j'étais la plus belle
Des fleurs de ton jardin
On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l'a dit ce matin
Vois le dieu qui m'a faite
Me fait courber la tête
Et je sens que je tombe
Et je sens que je tombe
Mon cœur est presque nu
J'ai le pied dans la tombe
Déjà je ne suis plus
Tu m'admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain
On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin
La lune cette nuit
À veillé mon amie
Moi en rêve j'ai vu
Éblouissante et nue
Son âme qui dansait
Bien au-delà des nues
Et qui me souriait
Crois celui qui peut croire
Moi, j'ai besoin d'espoir
Sinon je ne suis rien
Ou bien si peu de chose
C'est mon amie la rose
Qui l'a dit hier matin
C’est une interprétation plus délicate et suave que celle d’un Heidegger commentant Hölderlin…
Photo : Pierre Auguste Renoir (1910)

