JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE VIEIL HUMORISTE AU BOUT DU SENTIER

21 Jan 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE VIEIL HUMORISTE AU BOUT DU SENTIER
Posted by Author Ami Bouganim

Il débite de vieilles blagues éculées qui ne suscitent ni rires ni remous. Sur des rabbins vénaux, des mariages intercommunautaire tuniso-marocaines, des belles-mères revêches. Il ne sait pas que les nouvelles générations ne connaissent ni la Tunisie ni le Maroc ; que les belles-mères ne sont plus ni aussi belles ni aussi revêches. Désespéré par l'absence de toute réaction, il lance à une salle consternée :

« Je ne suis pas un robot ! »

C’était sa manière de demander des applaudissements. Il porte une chemise rouge sous un costume de scène noir, une grande calotte vissée sur une tête chauve, les rides comblées de poudre. Il a toujours amusé les salles, il doit continuer de les distraire pour gagner sa croûte. Malgré la vieillesse, la tristesse, le deuil. Sa grande crainte du ciel surtout.

Seulement le malheureux ne veut plus amuser. Il veut chanter et autant que possible des chants austères. Un chant sur Jérusalem ranime le mécontentement dans la salle. Il se rabat aussitôt sur une chanson qui célèbre le Sentier, sur un air d'Enrico Macias, et une autre qui célèbre je ne sais quel plat judéo-marocain, sur un air de Charles Aznavour. Le malheureux braille tant dans le micro qu’il ne s’entend plus. Le public est venu entendre sa dernière blague, il endure des chants mi-hassidiques, mi-orientaux. Patiemment. Par charité. Par compassion. Pour son âge et pour sa notoriété passée.

Il se résout à saluer et à descendre de scène. Il attend qu'on le rappelle, on le laisse partir. Pourtant, il revient, plus hardi que jamais, un châle de prière plié sur une main, un chapeau à l'autre, pour chanter, contre l'avis du présentateur, un chant qu'il a composé à la mémoire de son frère, parti l'an passé, avec ou sans retourner aux sources, accomplir sa techouva. Il chante « la lumière de la Torah », célèbre « les miracles des saints », intime aux peuples de se prosterner devant Israël. Puis il tourne le dos au public, se couvre du châle, se coiffe du chapeau duquel pendent deux mèches, et quand il se retourne, il entonne l’hymne composé pour immortaliser je ne sais quel rabbin mort. Le public ne sait plus s’il doit rire ou prier.

Le malheureux ne tentait sur ses vieux jours qu'à se reconvertir dans les variétés religieuses et à amuser la terre sans s'aliéner le ciel. Son public, pourtant habitué à mêler rires et pleurs, depuis toujours, depuis deux mille ans et jusqu’à dernièrement, avant qu’il ne succombe à sa troublante allergie à toute critique, n’était pas disposé à acclamer sa techouva. L’usage veut pourtant que les vieux humoristes juifs prennent le deuil de leur prochaine mort dans une reconversion dans la piété. Pauvre communauté juive de France. Elle aurait perdu ses conseillers, ses intellectuels, ses artistes ; elle serait en train de perdre ses derniers humoristes. Bientôt, on ne se rassemblera plus au Temple de la Victoire que pour déplorer que l’on ne soit plus aussi comblé d’être israélite dans une société qui a d’autres enfants terribles à choyer ou à mâter.

Rien ne serait plus pénible qu’un humour qui grince de vieillesse, rien de plus désespérant qu’une perplexité qui s’attarde. Ma main tremblait, je l'avoue, en écrivant cette chronique. Peut-être n'écrit-on plus de la sorte, peut-être n'amuse-t-on plus de la sorte. Surtout par les temps qui courent avec un bouffon qui tient le devant de la scène dans une Maison blanche en passe de devenir le plus grand chapiteau au monde. Peut-être la littérature n'est-elle plus qu'une berceuse pour somnambules qui cherchent le sommeil entre les lignes et que les chroniqueurs seraient encore plus pathétiques que des clowns vieillissants dont les blagues seraient irrémédiablement passées de mode.