JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES COORDONNEES MEDITERRANEENNES

4 Jan 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES COORDONNEES MEDITERRANEENNES
Posted by Author Ami Bouganim

On doit pouvoir neutraliser les accents belliqueux de la Méditerranée pour mieux cultiver ses réminiscences cosmopolites. Malgré les tensions et les guerres de religion, malgré les replis intégristes, les souverainismes nationalistes. Alexandrie continue de recueillir les livres, Beyrouth de retentir de Fairuz. Jérusalem même serait vouée, au-delà des hargnes interreligieuses, au cosmopolitisme. Sans cela, Alexandrie ne serait plus que l’ancien phare d’un Levant décomposé, Beyrouth perdrait toute résonance, Jérusalem ne serait qu’un crachoir pour des caricatures de dieux et leurs satanés prophètes, qu’ils se recrutent parmi les rabbins ou les imams. On ne recouvrerait l’entente que si l’on confine Dieu aux mosquées, aux églises et aux synagogues. La Méditerranée réclame, autant le reconnaître, une neutralité quasi épicurienne. Il est peut-être temps de modérer les ardeurs idolâtres du monothéisme – qui se révèle en certaines imprécations guerrières plus rebutant que le culte du Moloch – et d’assumer les accents païens-écologiques de nos âmes vacancières. D’instaurer un régime de sobriété et du recueillement si l’on ne veut pas régresser dans les pires théocraties inquisitoriales. La Méditerranée était le berceau du cosmopolitisme, il le redeviendrait. C’est un lieu d’échanges, de rencontres, de pèlerinages. De partout, on vient voir Athènes, Rome, Baalbek et Jérusalem. On ne peut mourir sans avoir trempé le regard dans la Méditerranée.

Albert Camus donne les pièces ce que l’on pourrait considérer comme une philosophie méditerranéenne et celle-ci serait d’abord grecque : « L’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin. » Elle est allergique aux convulsions et transes de toutes sortes. Camus donne ses coordonnées : « la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs ». C’est à elles que se rapporte la permanence. Il dénonce la volonté, le pouvoir, la domination : « La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Elle n’a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré ni la raison. » Camus pratique la philosophie en poète qui penserait avec ses sens davantage qu’avec son cerveau, coulant sa philosophie dans la poésie. Parlant de la grâce sensuelle qui se dégage des paysages italiens, il écrit : « Elle est d’abord prodigue de poésie pour mieux cacher sa vérité. » Ce serait comme une vague qui nous traverserait sans rien laisser. Ni embruns ni sels. Peut-être était-ce qu’il recherchait ; peut-être est-ce tout que la Méditerranée peut proposer. Une mystique quasi païenne où l’homme s’extasie dans la nature : « Jamais je n’ai senti, si avant, à la fois mon détachement de moi-même et ma présence au monde. » Entre sens et non-sens, Camus mise sur l’énigme sans que l’on ne sache ce que ce mot recouvre : « Un sens qu’on déchiffre mal parce qu’il éblouit » (A. Camus, « L’énigme », dans « Noces suivi de l’Eté », p. 149).

La perplexité prédisposerait au vœu pieux et ce n’est pas le moindre de ses mérites…