JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES MUES DE L’ECRITURE

31 Jan 2023 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES MUES DE L’ECRITURE
Posted by Author Ami Bouganim

Mes lettres n'ont pas arrêté de changer. Déjà en cinquième de collège sous la surveillance d’une enseignante sévère qui ne cessait de m'inciter à écrire « droit ». Plus je m'appliquais et plus elle me harcelait :

« Ne vois-tu donc pas que tes lettres sont inclinées ? »

Je ne le voyais pas, je ne pouvais par conséquent les redresser. Elle trouva le meilleur stratagème pour m’obliger à changer d’écriture. Elle me remit un cahier dont les premières pages comportaient des lignes verticales serrées, perpendiculaires aux lignes courantes, qu’elle avait tracées elle-même à la règle. Chaque soir, je devais recopier un court texte en prenant soin d'adosser mes lettres aux lignes verticales. Elle examinait régulièrement mes exercices d’écriture :

« Continue, disait-elle, continue. »

Elle avait la moue dubitative d'un médecin qui désespère de la santé de son patient :

« Tu t'améliores, tu t'améliores. »

Je ne voyais toujours pas. Un jour, elle n'a plus tracé de lignes verticales. Je continuais d'écrire sans m'adosser à rien :

« Maintenant, dit-elle, tu écris droit. »

Je ne distinguais toujours aucune différence. Ce n'est qu'une vingtaine d'années plus tard, retrouvant le cahier, que j'ai vu. Les lettres des premières pages étaient si inclinées qu'elles menaçaient de s'écrouler.

Depuis cet exercice, mes lettres sont restées rectilignes, raides et somme toute réticences jusqu’au jour où, succombant à un malaise cardiaque, je me suis mis à écrire sur des fiches dans mon lit. Une écriture démente, qui ne savait ce qu’elle gribouillait, a succédé à l'écriture de ma jeunesse liée par les dictées des colonies. La plume avait perdu de sa correction pour se délier dans tous les sens en quête des vestiges d’un ciel de plus en plus vide et d’une terre de plus en plus encombrée. Puis les fiches, dispersées et inclassables, desquelles je ne tirais que des obsèques, des kaddish et des regrets ont cédé la place à de petits calepins achetés par dizaines chez le même papetier qui vieillissait avec moi. Les boucles s'incurvaient, les lignes se dérobaient. Je connaissais une nouvelle mue, je ne savais laquelle, j’attendais l’étiolement de ma vie et de mes lettres. Puis la boîte qui produisait les calepins a mis la clé sous la porte et pendant des mois j’ai cherché avec mon papetier des calepins qui remplaceraient celui auquel je m’étais accoutumé. Mais l’offre se limitait désormais à des carnets de cœur – or mon cœur n’était plus en état de s’offrir des carnets –, des cahiers de textes – qui donnaient l’air de ne plus savoir à quoi servir et qui dissuadaient toute remarque un tant soit peu poétique ou philosophique –, des carnets de condoléances – pour recueillir les compliments que les défunts avaient vainement attendu de leur vivant. Je n’eus d’autre choix que de me mettre à un clavier. Je découvris alors que mon écriture réclamait tant le recours à mes doigts que je ne produisais plus rien d’intéressant et que j’étais désormais si dénué de dextérité que je ne pouvais les arracher à la gravure de mes lettres pour les contraindre à un martèlement se corrigeant de lui-même.

Pendant toutes ces années je n’ai jamais compris comment l’on pouvait se livrer à des recensions littéraires sans procéder à des études graphologiques et comment l’on pouvait dire quoi que ce soit sur Proust ou Céline sans soumettre leurs manuscrits à des graphologues se doublant de lecteurs des signes caractériels, des sinuosités sensuelles et des lignes morales des lettres.