The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES RIDES DE L’ARAIGNEE

Un souvenir après l'autre, je déchargerais ma mémoire, un peu comme j’ai ruiné ma conscience, bravant un interdit après l'autre, m'engageant vaille que vaille sur le dernier tronçon de cette voie scabreuse où l'enfant ne mûrit qu'en maîtrisant l'art éminemment humain de la simulation, l’adulte ne vieillit qu’en bradant ses illusions. Je n'entreprendrais ce périple que pour enterrer l'enfant dans cette ville étrange et enchantée qui l’a vu naître, s’ébattre, grandir, cernée par un océan, bornée par son cimetière. Sans ses complexes, ses inhibitions et ses tiraillements qui me le rendaient à la longue pathétique, ses velléités aussi qui résistaient aux ans. Peut-être l'abandonner entre les remparts roses, hors de l’histoire et de son vacarme, à moins qu'il ne tombe sur son Vent et que recevant de lui une inspiration divine, il ne décide de se retirer dans quelque académie rabbinique où il exaucerait enfin les souhaits que son père caressait pour lui. Je ne peux m'empêcher de faire remarquer au serveur que sa gargote est installée dans une ancienne synagogue :
« Ne crains-tu pas les représailles du Dieu des juifs ? »
« Ils ont pris leurs châles et leurs rouleaux avec eux. »
« L’âme de mon père est prisonnière du « Livre de la Splendeur » qui se trouvait dans le casier sous son siège, le troisième à partir de la droite, au deuxième rang. »
« Je ne suis pas au courant, bredouille-t-il, je ne suis qu'un employé, le patron ne devrait pas tarder. »
« Demandez-lui donc si dans le déménagement, il n'est pas tombé sur l'âme de mon père. »
« Les juifs ont tout pris, répète-t-il, visiblement décontenancé par ce revenant, ils ont tout emmené avec eux. »
« Ils ont peut-être pris leurs livres, ils n'en ont pas moins laissé leurs souvenirs. »
Il se tourna vers le caoutchouc qui trônait sur la place pour le prendre à témoin, mais le vénérable arbre ne reconnaissait plus l’enfant derrière le linceul de rides tissée par l’araignée des ans. La pharmacie qui nous faisait face raillait mes troubles neurasthéniques. De l’autre côté de la muraille, sous la houlette d’une horloge qui marquait les heures sans s'encombrer des années, des promoteurs sagement avisés avaient racheté la bâtisse natale pour en faire une résidence de charme. Je n'avais été ni assez riche ni assez audacieux pour réclamer mon alcôve. Je me suis contenté de passer une semaine… à la maison. Dans le lit à baldaquin de mes parents, entre des murs tendus de haïk, mangeant à la table, incrustée de citronnier, où nous prenions nos repas solennels et qui ne me réservait plus que des repas de souvenir. La demeure avait perdu les dentelles de ses rideaux, les souricières moquées par les rats qui montaient des entrepôts, les chats qui s'introduisaient par la porte ouverte pour bondir sur les éviers où la viande séchait sous de gros grains de sel gemme. Les berceuses, les récitations, les prières étaient en quête de leurs rimes. Le jour se concoctait alors de marchandages et de litanies. Les silhouettes dévalaient des hauteurs pour assister à la criée, aux enchères et aux contes. Elles couraient les souks avant de se rassasier d’une soupe dorée où perlaient des gouttes d’olive et d’argan et chercher le gite dans une zaouïa. J’ai vainement attendu les hirondelles qui, profitant de l'accalmie entre deux vents, paraphaient le jour :
« Elles ne viennent plus, dit-il, elles auraient peur des goélands. »

