The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : RAV LAIS

Je réunis mes velléités pour composer un testament et chacun se réclamant d’un rabbin, je me déclare disciple attitré de Rav Lais, mieux connu sous le nom de Rabelais, de mémoire bénie, qui nous a quittés il y a de cela je ne sais combien de siècles et qui reste, pour un chroniqueur comme moi qui ai passé ma vie à récurer les lettres, le premier et dernier des maîtres. Il n'avait peur de rien ni de personne. Ni des sommités académiques ni des autorités ecclésiastiques et politiques. Il ne connaissait pas la censure, ni celle de goût ni celle du commerce. De nos jours, il ne passerait pas. Ni sa verdeur ni sa vulgarité. Il serait poursuivi pour atteinte à la pudeur, pour incorrection politique, pour blasphème contre je ne sais quel dieu. Pourtant Dieu sait combien nous aurions besoin d'un Rav Lais pour nous sortir des bourbiers philosophiques, des merdiers sociologiques, des galimatias poétiques… et des crétineries religieuses.
Avec Rav Lais, c'est l'érudition qui s'en donne à cœur joie. Il pousse l'excès à l'excès, en coquin qui trouve son plaisir à ridiculiser la littérature et la pensée. Il n'est que de voir l'alacrité de ses nombreuses énumérations pour deviner que c'était un sacré polisson. Ca n'arrête pas de pisser, de chier et de péter. On peut s'étonner du succès d'une telle allégresse ; on peut aussi se résoudre à la triste réalité humaine qui perce derrière sa satire. Pour être scatologiques, ses vérités n'en sont pas moins cruciales. Les auteurs actuels doivent avoir la prostate aride, les entrailles rouillées, la plume constipée pour ne nous sécréter que du bel esprit. Sans mentionner les généraux pris de vertige sur terre et les amiraux pris de mal de mer qui sévissent dans cette contrée et qui, reconvertis pour leur retraite dans le pronostic médiatico-stratégique, débitent leurs semonces, leurs menaces et leurs conseils pour mieux mettre leur mauvais esprit au pas cadencé. Quand Rav Lais donnait la composition de l'armée que son Pantagruel se disposait à mettre en morceaux, il ne dénombrait pas moins de « cent cinquante mille putains, belles comme des déesses… » C'est dire sa considération pour les armées et pour leurs charmes.
Rav Lais ne devait pas être particulièrement impressionné par ses classiques pour se moquer d'eux avec autant d'impunité. On ne l'imagine pas consultant une bibliothèque pour s'acquitter de ce que l'on conviendra de nommer une critique salace. Dans les dernières pages de son « Pantagruel », il se départ de sa posture de narrateur pour prendre congé de ses lecteurs en ces termes :
« Bonsoir Messieurs. Pardonnez-moi, et ne pensez pas tant à mes fautes que vous ne pensiez fortement aux vôtres.
Si vous me dites : « Maître, il semblerait que vous n'avez pas été très sage de nous écrire ces balivernes et ces plaisantes moqueries », je vous réponds que vous ne l'êtes guerre plus de vous attarder à les lire.
Toutefois, si vous les lisez comme un joyeux passe-temps, de même que je les écrivais pour me passer le temps, vous et moi nous sommes plus dignes de pardon qu'un grand tas de faux ermites, de cagots, d'escargots, d'hypocrites, de cafards, de frocards, de déchaux, et d'autres telles sortes de gens qui se sont déguisés et ont pris un masque pour tromper le monde. »
Un jour, je vous parlerai de Thélème, le savoureux sanctuaire du Rav Lais. On croit communément qu'il ne sert à rien, n'abrite plus de rabbins, n'attire plus personne. J'ai pourtant découvert, au gré de mes recherches, des thélémistes convaincus qui tentent, vaille que vaille, de résister à la censure la plus pernicieuse qui soit, celle du bon et du mauvais goût. Ils rivalisent de critique, de rire et autant qu'il se peut de sagesse. Or ce grandiose mouvement hilarant n'a ni secrétaire perpétuel ni chroniqueur attitré. Je vous demande par conséquent d'intercéder en haut lieu pour obtenir ma nomination au poste de Grand Rabbin de Thélème. Je ne pense pas qu'on écartera ma candidature, on n'en a pas d'autre. Revenu de toutes les illusions, de tous les boniments, de tous les échecs, un vrai thélémiste, malheureureux lecteurs, se prépare stoïquement à vivre son dernier jour – et peut-être aussi celui d'après.
Comme je suis par ailleurs en quête d'un manifeste pour Thélème, je n'arrête pas de lire l'œuvre du Rav pour tenter d’en composer un à partir de ses… contre-vers. Je ne sais de quoi il traitera, mais il n'exclura, dans l'esprit du Grand Maître, que ceux qui s'en excluront. Parce qu'ils n'auront pas lu Rav Lais et ne l'auront pas goûté. Ni en vieux français ni en français encanaillé ; ni en chleuh ni en hébreu. Il sera poétique, philosophique, religieux et débitera la litanie de la perplexité. Je n'attends plus rien sinon l'autorisation d'organiser cette secte qui ne sera, je m'en engage, ni plus délurée que celle des Braslav ni plus messianiste que celle des Loubavitch. Elle sera libre, au-delà de toute censure, et libérera l'esprit des clichés, des slogans, des incantations, voire des maximes où on l'aura coulé et interné.
N. B. On se doute bien que mon allégeance à Rav Lais ne tiendra pas plus d'un jour et que je l'abattrai à son tour dans un prochain post. En vérité, je me revendique de son « Rabi Kimy et Rabi Aben Ezra, et tous les massorètes ; et dixit Bartolus ». Du-moins jusqu'à demain…

