JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN CARAVANSERAIL DES FOUS

7 Jul 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN CARAVANSERAIL DES FOUS
Posted by Author Ami Bouganim

J'ai pris un taxi pour parcourir la vallée du Drâa. A la sortie de Ouarzazate une route tortueuse escalade la montagne. Puis elle la dévale. Les arbres poussent côte à côte. Des amandiers, des tamaris, des figuiers, des rosiers, des oliviers. Des bouquets de dattiers s'arrachent de la même souche et de la même motte de terre. Des ânes hennissent, d'autres regimbent. Des chèvres broutent entre les rochers. Des nomades marchent sur la route, des chiens sauvages la traversent. Des bouquets de femmes, drapées de noir, parcourent la rocaille, d'un village à l'autre, d'un mariage à un décès. Les bâtisses, encastrées les unes dans les autres, se massent autour de casbahs désertées. Puis nous entrons dans la vallée du Drâa qui s'étend sur près de cent kilomètres.

Je m’insinuais dans le silence des décors qui, à travers mes réminiscences de géographie, me restituaient à une natalité plus immémoriale que partout ailleurs. Des châteaux rouges surveillaient les villages de torchis qui surplombaient les palmeraies bordant le fleuve. Nous débouchons sur Zagora. J'aime ce nom, je ne sais ce qu'il cache. Le chauffeur se sent obligé de s’improviser guide, il ne se doute pas que ce sont mes manuels scolaires qui me tiennent lieu de légende :

« La plus grande palmeraie du Maroc. »

Les gens saluent encore la voiture qui les double, ils souhaitent la bienvenue. Les vieilles personnes se seraient voûtées à force de s'incliner devant le destin. Le chauffeur n'a rien à dire, je n'ai rien à dire :

« Les Berbères, remarque-t-il, n'ont pas de pierres tombales, ils se contentent de trois petites pierres pour les femmes, deux pour les hommes et une pour les enfants. »

C’est peut-être vrai, c’est peut-être erroné. Comme dans les souvenirs de mes manuels. Ni nom ni date, encore moins cette chaux qui donne une teinte livide au deuil musulman. Les cimetières berbères se fondent dans la rocaille à laquelle ils sont destinés :

« Nous sommes à Dieu et retournons à Dieu. »

Zagora est le nom de l'estuaire du Drâa qui se déverse et se consume dans le désert. Un bourg plutôt discordant où les tuniques et les voiles des hommes bleus tranchent sur l'ennui sablonneux qui le guette. On n'en ressent pas moins la nostalgie d’une autre vie, un autre intérieur, un autre culte. Peut-être parce que Zagora – de tazagourt, femme en chleuh, immortalisée par trois pierres – est un nom de femme. En bordure de la ville, le village de Tamgrout abrite la légendaire Zaouia Naciria dont la bibliothèque recèle des centaines sinon des milliers de manuscrits, pour certains centenaires, qui croupiraient pour l'éternité derrière des vitrines. Le gardien m’en présente une série, plus pathétiques et déglingués les uns que les autres.

Le caravansérail autour du tombeau accueille des créatures perturbées. Amenés par leurs proches, ils restent là pour des semaines, des mois, des années, à la grâce de Dieu, sans autre surveillance que celle du portier qui récolte les dons pour acheter le pain, le riz, le thé, le sucre. Ils sont accroupis dans un coin, le regard de quinconce, ou allongés sur des nattes posées à même le sol. Ils retrouveraient religieusement la raison. Ni comprimés ni seringues, ni camisoles ni électrochocs. Les patients sont libres de rester sur les lieux ou de les quitter, de dire ce qui leur vient à l'esprit et de faire ce que leur intime leur état. De se lever, se coucher, prier, marmonner, crier, se taire. Ils ne sont importunés par personne sinon par leurs démons. Daniel rondeau a ce beau passage : « Le coucher du soleil libère chaque soir l’expression de leurs angoisses. Un vent de folie souffle alors sur la cour intérieure de la zaouïa. Certains possédés poussent des cris d’animaux, d’autres se tordent et rampent sur le sol, quelques-uns dansent sur des airs étranges qu’ils sont seuls à entendre, les plus malheureux se précipitent contre les murs, la tête la première. Toute cette agitation cesse comme par miracle à l’heure de la prière. Les esprits se calment, les corps retrouvent une apparence humaine et c’est en cortège que les égarés rejoignent l’ombre d’un mausolée pour y entendre les psalmodies d’un fakir et respirer d’un même souffle les fumées bleues de l’encens libérateur » (D. Rondeau, Tanger et autres Marocs, Gallimard, Folio, 2007, p. 197). Un asile de libre recouvrement, plus convaincant que ceux que je visitais alors à Paris, en Israël ou à Montréal pour leur dispenser mes misérables conseils philosophiques. La psychiatrie occidentale, imbue de sa science, persistant dans son insensibilité religieuse, ne recouvrerait qu’un pathétique traitement dialogique où le patient parle et où le thérapeute cède tant à son silence qu’il bascule dans un charlatanisme barbiturique pour se débarrasser de son patient. C’est peut-être caricatural, je le reconnais et l’assume. L’homme est un animal dément qui se cherche un art de vivre pour endurer la patience de mourir. Il le trouve plus sûrement dans la religion que sur un divan. Le mode de traitement pratiqué alors dans la zaouia Naciria, privilégiant le caractère cathartique de la prière, présumait des ressources thérapeutiques du maraboutisme. 

Les Hommes bleus tiennent une auberge près de la zaouia. Des toiles noires sont tendues autour d'une bâtisse octogonale. Des palmiers-dattiers exhibent les moignons de leurs branches et de leurs ans. Des oiseaux serinent leurs gazouillis. Le muezzin lance son invitation, aussitôt honorée par la liturgie précipitée de l'école coranique. Quand le muezzin se tait, le paradis s’insinue sous une toile de désert. Les voitures ne circulent plus. Les oiseaux ont disparu. Les êtres humains se terrent. C'est à midi que le désert est le plus recueilli. Les Hommes bleus mêlent olives et dattes et versent du lait sur leur riz. C'est un pays qui survit de la grâce de Dieu et du vice du tourisme. Ses gens sont paisibles et cordiaux. Ils ne savent pas qu'ils sont au paradis ; ils ne le sauront que lorsqu'ils le quitteront.

C’était du moins le paradis dans la première décennie de ce troisième millénaire.