JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN GHETTO AU CŒUR

3 Aug 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN GHETTO AU CŒUR
Posted by Author Ami Bouganim

Cette cité aurait un ghetto à la place du cœur. J'étais venu pour me recueillir avec mes peuples et les lieux étaient, là encore, encombrés de touristes. J'avais entendu parler du Musée juif de Prague, je ne m’imaginais pas qu'il couvrait l'ensemble du ghetto. J'ai tenté de chercher refuge dans une synagogue. Je n'ai pas tôt descendu deux ou trois marches qu'une vieille femme, sortie du « Château » de Kafka, a bondi de son banc pour me tancer en tchèque. Je n'ai pas compris, je ne pouvais deviner. Une de ses collègues m'a expliqué en anglais que je devais me munir d'un billet. Elles étaient trois, gardiennes du site, de sa mémoire et de leur accès. Cette nouvelle muraille – touristique – autour du ghetto heurtait mon sens de l’exil. Même lorsqu’on m'expliquera que les recettes du musée constituent le gros des revenus de la communauté, je continuerai à ressentir cette contrainte comme des scellés muséologiques sur le ghetto, d'autant que la communauté ne s'entendait alors que pour construire un luxueux complexe – ha-Guibor – pour accueillir et accompagner les personnes âgées. Situé hors du ghetto, il donnant sur le nouveau cimetière où repose Kafka, aux côtés de… son père.

Dans le vieux cimetière les pierres tombales percent du sol comme autant de larmes cristallisées en un bourdonnement de cris et de silences. Seuls de rares privilégiés seraient allongés, à l'instar de Rabbi Liva Ben Bezalel (1529-1609), mieux connu sous le nom du Maharal de Prague, philosophe, talmudiste, kabbaliste, alchimiste, maître incontesté du judaïsme tchèque, passé à la postérité comme le créateur d'un robot – le Golem – auquel il aurait donné vie en lui insufflant le Nom de Dieu. Son Golem lui survit dans une légende qui s’insinue dans l'imaginaire de l’humanité qui visite la ville. De toutes les synagogues du ghetto, la plus éloquente reste la sienne, l'Altchul, creusée au tréfonds de la terre pour ne pas surpasser les clochers environnants. Désormais, elle semble aménagée dans une cave où résonnent les pas des visiteurs davantage que les vestiges des prières du passé. Elle demanderait à sortir à l'air libre, nul ne s'aviserait vraiment de l’aérer. Pas même les fidèles qui, le vendredi soir, se retrouvent, venus d'on ne sait quelle aridité ou quel enthousiasme, recevoir – tristement – le shabbat. Ils sont laconiques, harassés, déroutés. Cette synagogue a peut-être connu des shabbatot plus passionnés, c'est désormais le site de je ne sais quelle débâcle. La chaire est encagée, le pupitre sombre. Les plus âgés ont le port, la mise et l'air encore soviétiques. Déjà Kafka, dans son journal en date 1er octobre 1911, se désolait du spectacle qui s'offrait à lui. C’était la veille de Kippour, au solennel moment du Kol Nidrei, où l'on résilie les vœux non tenus pour mieux entamer son repentir. Il ne se sent pas concerné, il n'adhère pas à la ferveur autour de lui, il trouve le manège risible : « Les mots ne sont pas réellement, ou pas essentiellement chantés, ce sont, venant à leur suite, des arabesques s'échappant des mots qui continuent à s'étirer, fins comme des cheveux » (F. Kafka, « Journaux », La Pléiade, vol. III, p. 87). Il s'ennuie tant qu'il s’intéresse au manège d'une martre réfugiée dans les lieux. On ne craint plus tant Dieu que l’animal : « On ne peut pas dire qu'il gêne même quand il est tout près de l'arche d'alliance, il regarde la communauté de ses yeux étincelants qui sont toujours ouverts et peut-être dépourvus de paupières, mais il ne voit [certainement] personne, il ne fait qu'attendre les dangers dont il est menacé » (F. Kafka, « Dans notre synagogue », « Récits et fragments narratifs », La Pléiade, vol. II, p. 664). On ne songe pas à l'en expulser, on n'en ressent pas le besoin. Dans sa correspondance, Kafka se montre particulièrement sévère sur la sclérose du judaïsme : « Je me rappelle qu'étant enfant je me suis positivement noyé dans l'ennui épouvantable et l'absurdité des heures passées au temple ; c'était des ébauches de l'enfer en vue de l'organisation de ma future vie de bureaucrate » (F. Kafka, « Lettres à Felice », le 16 septembre 1916, La Pléiade, vol. IV, p. 755). Quand j'ai quitté les lieux, un grand chant a retenti derrière moi. Il montait de la synagogue séfarade. Je m'étais comporté en touriste pour préférer la vieille synagogue à celle de ma nourrice.

Prague ne prend soin de son ghetto que parce que dans l'encombrement des quartiers et des églises, ce serait encore la plus obscure et la plus sûre de ses âmes. Le Golem, héros des lieux, passe pour protéger la ville contre l’on ne sait quels charmes et maléfices. Le garçon du restaurant « Le Golem » – il en est un ! – auquel je finis par m'attabler ne semble pas soupçonner la trame juive de la légende. Il n'est donc pas étonnant – à moins que ce ne soit un trait d'humour à la Husak – qu'il me remette une carte proposant en mauvais français une « Assiette Golem de côtelettes d'agneau et de hanches de filet de bœuf et de porc avec purée d'ail », de même qu'une « Pochette de rabbin de filet de porc à l'ail farci ». Autour de moi, des touristes japonais se régalent de chair de Golem. Je me rabats sagement sur une salade de crudités. Heureusement que la statue du Maharal trône, en guise de mezouza, à l'entrée de la mairie. Sans cela le Golem aurait pris sa revanche contre le sort touristique qui guette… Europe. C’était dans les premières années 2000.