JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN MAITRE DE LA PERPLEXITE

20 Mar 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN MAITRE DE LA PERPLEXITE
Posted by Author Ami Bouganim

L’homme succombe au tournis des étoiles, s’embrouille dans leurs sciences, croule sous les compétences qu’il doit acquérir pour se prononcer. C’est la perplexité qui remise le jour passé, c’est elle qui accueille le jour venu. C’est la nuit qui sécrète la perplexité qui nourrit le rêve. Ce n’est ni l’étonnement de la philosophie ni le numineux de la religion, c’est à leur croisée. L'homme est un voyeur impénitent, il doit le devenir. Le temps de sa vie, on doit chercher à voir, même si l'on ne voit ni ne comprend rien. On doit se montrer curieux, indiscret, entreprenant, même si l'on sait à l'avance que nul ne nous a élus, ne nous a chargés d'une mission et n'attend rien de nous. Dans un apologue d'une rare clarté et d'une non moins rare obscurité, ce maître de la perplexité qu’était Kafka s'interroge sur le sens en termes de mandat ou de mission échus à chacun :

« Conformément à ma nature, je ne peux me charger que d'un mandat que personne ne m'a donné. C'est dans cette contradiction, toujours dans une contradiction que je peux vivre. Mais il en va sans doute de même pour tout homme, car vivant l'on meurt, mourant l'on vit. C'est ainsi, par exemple, que le cirque est recouvert d'une toile tendue autour de lui et que, par conséquent, toute personne qui n'est pas sous cette toile ne voit rien. Mais voilà que quelqu'un trouve un petit trou dans la toile et parvient à voir de l'extérieur. Bien sûr, il fait qu'il soit toléré à cette place. Nous tous, nous sommes ainsi tolérés un instant. Bien sûr – deuxième "bien sûr" – on ne voit généralement par un trou comme celui-là que le dos des spectateurs du promenoir. Bien sûr – troisième "bien sûr" –, on entend tout de même la musique, et puis le rugissement des bêtes. Jusqu'à ce que l'on tombe enfin, défaillant de terreur, dans les bras de l'agent de police que son service oblige à faire le tour du cirque et qui n'a fait que te taper légèrement sur l'épaule, pour te rappeler ce qu'il y a d'inconvenant à regarder avec une attention aussi soutenue un spectacle pour lequel tu n'as rien payé » (F. Kafka, « C'est un mandat », Récits et fragments narratifs, La Pléiade, vol. II, p. 549).