JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN REPENTIR ARCHITECTURAL

20 May 2024 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN REPENTIR ARCHITECTURAL
Posted by Author Ami Bouganim

Dans « Belle du Seigneur », Solal ouvre un tiroir dans son bureau, se glisse à l'intérieur et descend les escaliers qui le conduisent à l'univers céphalonien de Mangeclous. Or mon hôte n'avait pas lu Albert Cohen ; il n'était pas porté à la littérature juive. Il n’aurait su dire si son mariage avec une non juive était pour quelque chose dans ce détachement. Depuis qu'ils s'étaient mariés, ils s'étaient contentés d'être heureux, ne parlant pas de leurs ancêtres respectifs. Ils n'allaient ni à l'église ni à la synagogue, mais au théâtre. Ils ne parlaient pas de Dieu, ils ne parlaient pas de la mort. A la longue, ils ne parlaient plus d'eux-mêmes. Ils élevaient leurs deux filles – qu'eût-ce été s'ils avaient eu un garçon ? – dans le culte du violon pour l'une, de la flûte pour l'autre.

Puis les filles quittèrent la maison. Le théâtre perdit de son enchantement. L'ennui s'insinuait dans leur retraite. C'est alors que ce fidèle mari et excellent père se mit à tromper les siens. Il acheta dans le même immeuble un petit trois pièces sous le toit. Il abattit les cloisons, changea le parquet, revêtit les murs de bois de chêne, qui passait dans ses souvenirs pour chasser les mites. Il conçut lui-même les meubles, d'après les modèles déposés dans sa mémoire, et les commanda à un artisan de Barbès. Il se procura des tapis marocains, des encensoirs marocains de la vaisselle marocaine, dont un généreux plateau en argent sur pieds, une sensuelle théière couronnée d’une crête rouge et des verres enluminés au henné. Une fois les travaux d'aménagement terminés, il avait reconstitué la synagogue que son vieux grand-père s'était donnée, honneur des honneurs, au mellah de Marrakech pour entonner à son aise le « Cantique des Cantiques », sans être repris par ses pairs qui ne pardonnaient aucune erreur de prononciation ou de cantillation.

Désormais, chaque matin, il montait à pied les cinq étages qui le séparaient du ciel, troquait son costume trois pièces contre une vieille djellaba noire héritée de son grand-père, allumait le cierge dédié à sa mémoire, se perchait sur le trône du prophète Elie et entonnait à son tour le « Cantique des Cantiques » sur l'air charnel du mellah. Il ne recevait personne ; il ne connaissait plus personne. Il ressuscitait les compagnons de son grand-père : ses tourmenteurs, guettant la mauvaise note ; ses concurrents, renchérissant sur ses propositions d'achat pour l'ouverture de l'Arche sainte ou l'exhibition des rouleaux sacrés ; ses contradicteurs, raillant ses pronostics politico-religieux. Il ne commettait plus d'erreurs, remportait toutes les enchères et avait toujours le dernier mot dans ses débats intérieurs.

Il se sentait tellement comblé dans son sanctuaire, avec ses relents de cire et d'encens, qu'il résolut d'écrire un livre. Chaque jour, il se mettait au pupitre et tentait de renouer, au-dessus d'une page blanche de cinquante ans, avec ses berceuses, ses prières et ses rêves. Mais il ne trouvait rien à raconter, soit parce qu'il avait atteint l'âge d'être son grand-père, soit parce qu'il n’avait pas lu Albert Cohen. Finalement, il alla voir un vieux scribe dans le Sentier auquel il commanda du parchemin de la longueur d'un rouleau de la Loi, des plumes réglementaires et les poudres nécessaires pour produire de l'encre sacrée. Et il se mit à recopier, de sa belle calligraphie d'enfant de Dieu, la Loi de ses ancêtres.

La légende raconte qu'il devait retenir ses larmes pour qu'elles ne délaient pas trop l'encre ou, qu'à Dieu ne garde, ne coulent sur les lettres.