JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE VILLE-PHARMACIE

23 Nov 2022 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE VILLE-PHARMACIE
Posted by Author Ami Bouganim

L’automne s’émèche, c’est bientôt l’hiver. Sur les arbres, les pelouses, les traits. Les barres soviétiques sont posées de travers, comme pour offrir aux locataires le panorama des chars dévalant le boulevard. Le verre n’arrive pas à atténuer le béton de fer communiste. On n’aurait pas encore basculé dans la culture du tourisme. Tout est exclusivement en polonais et l’on a du mal à lire les noms des rues et des boulevards. Contrairement à l’Allemagne, la Pologne ne se serait pas encore remise de la Seconde Guerre mondiale. Elle n’aurait pas grand-chose à proposer sinon ses sites de concentration. A Varsovie, les pharmacies sont si nombreuses qu’on a l’impression d’une ville-pharmacie. Les corbeaux sont toujours là et ce n’est pas un bon signe.

Hala Mirowska est un marché de l’Est, rangé, propre, silencieux. Des hachoirs manuels, des réveils à remontoir. Le marché aux fleurs embaume la mort qui baigne la contrée. Les kiosques vitrés et blindés ne laissent qu’un guichet. Pour acheter des cigarettes ou des médicaments. Pour vendre l’ennui et ses antidotes. Des journaux et des boissons. Des billets de loterie pour ceux qui croient encore que le destin est une roue. Une contrée de charcuteries et de cochonnailles. De breloque aussi. Des gens sages. Un côté bon chic bon genre. Des vieillards traînent sur leurs béquilles ou poussent leurs déambulatoires. Des retraités désuets se livrent à leurs courses matinales. Je choisis de m’attarder dans un parc, en vieillard parmi les vieillards, sous les croassements des corbeaux. Les clochards radotent sur l’air de prononcer une interminable homélie de curés débraillés poussés à la vadrouille. Les policiers se montrent prévenants, ils leur confisquent leurs bouteilles et ameutent je ne sais quelle… fourrière humaine. Varsovie attendrait son Pessoa pour lui broder un linceul d’ennui et de retraite. C’est à Varsovie que j’aurais fini de contracter le sens de la vieillerie.

Rien ne serait plus barbant que les musées historiques. On ne retient rien sinon l’entassement des archives et l’ingéniosité des procédés muséologiques. Les créateurs du Musée de l’histoire des juifs polonais ont commis l’erreur de s’adresser d’abord et avant tout aux juifs. Or les juifs n’ont jamais eu de patience pour l’histoire et les Gentils n’ont pas vraiment de curiosité pour leur histoire. C’est probablement le musée le plus dense au monde. On en sort sans émotion particulière sinon que les meilleures volontés muséologiques ne donnent pas toujours un bon musée. C’est trop prétentieux pour intéresser, trop recherché… trop technologique. Sinon, l’architecture du hall d’entrée se présente en hutte de verre, à moins que ce ne soit un sauna en verre.

Ils ont une grande et belle synagogue qui accueille plus de visiteurs que de fidèles, un grand rabbin qui supervise l’abattage rituelle d’un million et demi de bêtes et un assistant de Kansas City qui ne manque pas de sens de l’humour. Ils reçoivent des délégations d’hôtes de marque qu’ils promènent d’un site à l’autre et d’un recueillement à l’autre sur les traces d’une lancinante décimation. Ce n’est pas tant un corps rabbinique qu’une Société mortuaire qui se pose en Société de guides mortuaires. Ils égrènent des noms qui intiment leur recueillement à des visiteurs convertis en pèlerins : Cracovie, Katowice, Poznań, Lodz…

Ce n’est qu’à Varsovie que j’ai réalisé que Tel-Aviv en est une caricature ou une dégénérescence. Heureusement qu’elle a une mer pour la bercer, la consoler et l’exciter.