The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : VAINES CONSOLATIONS

On vit sous des charmes et des sortilèges qui ne se dissipent pas sans céder place à de nouveaux. La vie est une pelote que l'on croit enrouler alors qu'on la déroule, dérouler alors qu'on l'enroule. On ne sait à quel nœud on va se heurter, comment on va le démêler et de combien de temps on dispose encore pour poursuivre cette tâche. Qui ne se résout à la mortelle plasticité de la vie n’a qu’à se retirer dans un monastère ou à plonger dans la lecture de Sénèque dont le stoïcisme ne serait rien moins qu’hilarant. La mort se présente tour à tour comme un dénouement et un recours. Dans le premier cas, il ne nous resterait qu'à nous improviser consolateurs et Sénèque propose un pot-pourri de consolations consistant, presque toutes, en vaines exhortations à garantir la vie contre les revers du destin : « Pleurer un heureux, c'est l'envier ; pleurer le néant, c'est de la démence » (Sénèque, « Consolation à Polybus », IX, 3, Robert Laffont, 1993). Dans le deuxième cas, Sénèque invoque la mort pour dédramatiser la vie et la restituer à son registre qui reste, quoi qu'on dise, morbide : « Aucun moyen ne sera plus utile que la pensée de notre condition mortelle » (« La Colère », III, XLII, 2). Penser la mort désarmerait la colère et la violence qui président au mal. Le sens de l'éphémère et du transitoire, poussé dans ses retranchements, atténuerait les petits malheurs domestiques qui ne seraient rien comparés au sort qui attend la planète : « Certains savants condamnent le ciel même à périr ; et tout l'univers, ce vaste ensemble de toutes les choses divines et humaines, un jour viendra [...] qui le désagrègera et le replongera dans les ténèbres du chaos primitif. Allez donc après cela pleurer sur des individus ! » (« Consolation à Polybus » I, 2).
C’est encore ce qu’on aura produit de plus éloquent et de plus vain en guise de pédagogie de la mort censée nous former à mieux vivre. Sénèque préconise la délicate tâche d'inscrire constamment sa vie sous le signe du mortel et non de l'immortel. Le bonheur serait au prix d'une paradoxale résignation au malheur le plus extrême. Celui-ci étant notre lot quotidien, on devrait se réjouir des rares instants de bonheur. Son stoïcisme revient à ratifier, comme rationnel, le destin en le restituant au cours somme toute naturel des événements cosmiques et biographiques. Ce serait une philosophie pour nantis qui auraient tout à perdre et rien à gagner, d'autant plus menacés par la mort qu'ils ont été comblés par le sort. Se sentant d'autant plus vulnérables que leurs biens et leurs titres ne les préservent pas des revers du destin, tant gâtés qu'ils connaissent la crainte permanente, désarmés autant qu'accablés par l'arbitraire et l'aveuglement du destin, ne s'accommodant de sa versatilité qu'en s'inclinant – stoïquement – devant ses décrets. Le stoïcisme n'aurait pour lui que les vertus consolatrices et réparatrices du temps. Le plus navrant dans cette rhétorique est de la voir tourner à l'autocongratulation. Sénèque ne peut écrire une phrase qui ne recouvre son propre encensement, au point que ce ne serait pas tant de la philosophie que de la réclame philosophique.
On devrait davantage cultiver la perplexité en sachant qu'on aura à rendre compte sur ses vieux jours pour chaque heure passée en ce monde qu'on n'aura pas consacrée à la quête du sens, à la découverte des autres et à la prospection de la terre. Pour toutes les journées perdues en corvées. Pour tout l'ennui avec lequel on a dû composer pour passer indemne la vie qui nous était allouée. Se préparer de la sorte à comparaître devant le Maître du néant pour nous expliquer sur nos accommodements avec le Maître de l’être.

